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Lieux d'Art

L’instant de la fracture

Dans un pays classé deuxième puissance industrielle, dans Bruxelles, une ville qui explose, s’agrandit, s’élargit, trace de nouvelles rues, au moment de ce boum industriel de la fin du 19ème, la bourgeoise commande aux architectes de nouvelles habitations, aux designers des meubles, aux peintres des portraits. En cette fin de siècle et le début du suivant, on voit apparaître une fracture très précise et très belge entre les temps anciens et les temps modernes. Les architectes et créateurs d’arts décoratifs Horta, Van de Velde, Wolfers, les peintres Ensor, Khnopff, Spilliaert, Evenepoel, van Rysselberghe, Rops, les sculpteurs Constantin Meunier, Georges Minne… sont à la pointe de la modernité. Car, à Bruxelles, il y a de l’argent. Et les créatifs ont du travail.

20140103_112188350452c67c8a2fa9fCette émergence de la modernité est le propos du musée Fin de Siècle. Ce dynamisme artistique est à découvrir au travers d’un accrochage malheureusement très classique et pompeux, dans les salles des niveaux – 6 à  – 8, le long du puits de lumière créé par l’architecte Roger Bastin pour accueillir le musée d’Art moderne. On a fait fi de cette belle architecture et créé des cloisons fermant partiellement l’accès au puit de lumière, pour présenter des oeuvres plus anciennes, nécessitant d’être protégées des rayons du soleil.

Hermans_2812dig_H_small_large@2xDes peintres

Ne boudons pas notre plaisir, il y a là un ensemble très complet de peintures sublimes à revoir. Les jolies dames en robe du soir d’Alfred Stevens, pour commencer, ou “A l’aube”, de Charles Hermans, qui fit sensation au Salon de Bruxelles en 1875: à gauche, des gens du peuple, dignes et humbles, jettant un regard réprobateur aux bourgeois débauchés sortant d’un lieu de plaisir, ivres et défaits. Ici ce dit une deuxième faille de cette fin de siècle, l’émergence de la classe sociale ouvrière, qui ne pourra que s’opposer aux riches nantis.

Plus loin, Constantin Meunier (“Le Puddleur”, “Le Grisou”) est celui qui illustrera le mieux la question sociale et le réalisme économique de l’époque. On pointe “Un soir de grève”, de Eugène Laermans, ou le tryptique plein d’émotion, “Les marchands de craie”, de Léon Frédéric.

James Ensor a droit à toute une salle pour déployer ses couleurs et ses masques grimaçants (“les masques singuliers”). Plus voluptueux, voici Théo Van Rysselberghe et ses divins portraits comme celui, ultra moderne dans sa facture, d’Octave Maus, ou l’attendrissant « Emile Verhaeren”. En 1901, il peint en pointilliste “La Promenade”, un grand format bleuté qui décrit parfaitement l’ambiance à la plage.

Du Nabi Henri Evenepoel, “Henriette au grand chapeau” et “Charles au jersey rayé” sont deux portraits inoubliables qu’on peut admirer côte à côte. On y ajoute le portrait en pied d’un dandy coquet, “L’Homme en rouge”, inénarrable.

RVB_72dpi_Spilliaert_6622_small_large@2xEt voici l’ultra moderne Spilliaert, dont les compositions graphiques, “La Digue”,  “Baigneuse”, “l’Autoportrait” à l’encre et au crayon, sonnent les prémices d’une repésentation de la réalité complètement nouvelle. On y voit même ceux de la tribu des bédéistes.

L’art total

Un chapitre du musée est réservé à l’essor des art décoratifs, avec les architectes Victor Horta, Paul Hankar et Henry Van de Velde dont on peut encore voir la rétrospective très réusssie au Cinquantenaire. On pointe le symbolisme de  Fernand Khnopff, avec cette longue toile de 1896, “Les Caresses”, présentant une sphinge joue contre joue avec un jeune homme armé d’un sceptre. Et l’émouvant “En écoutant Schumann”: une femme en robe noire, assise dans un salon rouge, la tête posée dans une main, écoute avec intensité.

RVB_72dpi_Mucha_GC122_H_copy_large@2xTout en bas, voici la collection Gillion-Crowet, reçue en dation et probablement très surévaluée. Principalement composée de pièces d’arts décoratifs, elle présente un ensemble de vases en verre doublé, coloré et gravé, de très belle argenterie, de mobilier. La tête ceinte d’une couronne surmontée d’une malachite et ornée de pendants d’oreilles de la même pierre, “La Nature. Divinité païenne”, d’après Alphonse Mucha, sculpture produite en série, est devenue l’égérie du musée, puisqu’elle illustre de son beau et doux visage toute la communication de celui-ci. On aurait peut-être, tant qu’à faire, choisi un artiste belge et une oeuvre originale!

  • Musée Fin-de-Siècle
  • MRBA
  • Bruxelles

Une version censurée de ce texte est paru en décembre 2013 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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