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Expos, Lieux d'Art

Précieux héritage

urlPanorama de ce que la production picturale fut à Bruxelles à la fin du XVè siècle et au début du XVIè siècle, l’exposition qui s’ouvre aujourd’hui aux Musées Royaux des Beaux-Arts est riche, foisonnante et élargit la compréhension de la peinture de cette époque.

Une ville puissante

Bruxelles est alors en plein essor, les ducs de Bourgogne ont élu le palais de Coudenberg comme résidence favorite. Celle-ci est entourée des hôtels des hauts dignitaires de la cour et des familles nobles. Tous sont de grands protecteurs des arts. Lorsque Rogier van der Weyden meurt en 1464, il laisse à Bruxelles un atelier important qui devait compter plusieurs collaborateurs. A l’exception de son fils Pieter, à qui on ne peut attribuer aucune oeuvre avec certitude, aucun n’est identifié. Il est vrai qu’à l’époque la production de peintures se faisait en atelier constitué d’un maître, d’élèves et de collaborateurs. Et très souvent, les différents éléments d’un panneau étaient traités par différents “spécialistes”. Les héritiers du peintre Rogier van der Weyden, qui sont-ils? On sait que l’atelier du maître fut repris par son épouse et son fils. Quels furent les autres grands ateliers à Bruxelles?

Les peintres de la fin du XVè sont restés anonymes, car la plupart de signaient pas leurs oeuvres. Les historiens de l’art les ont classés sous la terminologie peu flatteuse de “Petits maîtres”. L’exposition s’appuie sur un projet de recherche de quatre ans mené par Griet Steyart, docteur en histoire de l’art, spécialiste des suiveurs de Rogier van der Weyden et restauratrice. Ensemble avec la deuxième commissaire de l’exposition Véronique Bücken, elle s’est interrogée sur la valeur de l’oeuvre de ses peintres méconnus.

Maîtres anonymes

Ces peintres bruxellois anonymes souffrent-ils de leur anonymat ou sont-ils réellement “petits”? Les oeuvres de cette époque furent classées plutôt par thématiques, attribuées à des maîtres au nom de convention: le Maître à la Vue de Sainte-Gudule, le Maître au Feuillage brodé… En parcourant l’exposition, on découvre de flamboyantes composItions, un style chatoyant, une puissante dans la construction des images, un vrai savoir-faire.  Mais tout d’abord, comment déterminer qu’il s’agit bien d’oeuvres de peintres bruxellois? Les indices sont, parfois, une signature, ou une inscription sur le panneau: “te bruesele”, le “made in Brussels” de l’époque, mais aussi les marques des menuisiers sur la tranche du panneau, leur technique de fixation des différentes pièces de bois ainsi que les représentations de monuments ou de notables locaux.

Toutes ces oeuvres témoignent d’une forte influence de Rogier van der Weyden. Alors que la peinture flamande a retenu l’intérêt des chercheurs et a fait l’objet de nombreuses publications et expositions, l’école de Bruxelles de la fin du XVè siècle n’avait pas bénéficié d’une étude d’ensemble depuis l’exposition de 1953 au Musée communal de Bruxelles. Les caractéristiques stylistiques de ces peintres avaient toujours été mesurées à l’aulne de van der Weyden et on avait rarement tenté de mettre en valeur les spécificités des artistes bruxellois de l’époque. C’est chose faite aujourd’hui et les oeuvres qui illustrent le propos viennent du monde entier, en un ensemble exceptionnel.

Des pratiques spécifiques

Produites par plusieurs mains, les peintures de l’époque s’inspiraient aussi des modèles ou “calques”, qui étaient transmis de pères en fils et d’atelier en atelier. Cette pratique est illustrée dans l’exposition par plusieurs représentations de Vierges assises dont la posture et les proportions sont identiques sur chaque peinture.

Dans le remarquable “Tryptique des Miracles du Christ”, arrivé tout droit de Melbourne, on se rend compte que chaque panneau a sans doute été peint par un peintre différent qui aurait réalisé son oeuvre dans son coin. En effet, les perspectives, les points de fuite et d’autres éléments ne sont pas concordants.

Un retable reconstitué

imagesAu moment de la construction de l’exposition, les commissaires font une exceptionnelle découverte: un panneau d’un musée de Dijon ainsi qu’un autre venu de Washigton sont sans doute issus d’un retable dont deux autres éléments  se trouvent à Philadelphie. Pour confirmer cette découverte, on a analysé les cernes et la structure du bois des panneaux. Ceux-ci furent séparés au 19è siècle. A l’époque, on n’hésitait pas à trancher les oeuvres dans leur épaisseur pour en facilité la présentation, quand les panneaux étaient peints recto-verso. Quelques maîtres du XVè ont dû alors se retourner dans leur tombe!

Tout un monde de détails

Pour introduire le riche propos de l’exposition, voici quelques oeuvres emblématiques de Rogier van der Weyden (dont le nom fut orthographié de nombreuses manières et même francisé en de la Pasture): le “Portrait d’Antoine de Bourgogne”, le visage de trois quart, une main portant fièrement une flèche, une “Piéta” aux vives couleurs, présentant quatre personnages qui envahissent tout l’espace, habillés de pièces de tissus aux nombreux plissés. Plusieurs peintures issues de l’atelier de van der Weyden.

imagesUne “Présentation au Temple” du Maître de l’Adoration du Pardo, dont la scène est enchâssée dans des éléments d’architecture gothique. Une “Annonciation” présentant la Vierge vêtue d’une longue robe bleue et un ange aux larges ailes et à l’habit richement brodé d’or. A l’arrière-plan, un intérieur du 15è, de bois et de tentures rouges. Bien sûr, il s’agit à chaque fois de sujets religieux. Mais il est passionnant de prendre le temps de savourer les arrières-plans et les détails, qui en disent longs sur l’époque. Les architectures intérieures et extérieures, les vêtements, le somptueux rendu des matières, du velours à la broderie au fil d’or, le mobilier, la vaisselle, les paysages, les végétaux, les quelques animaux…

L’art du feuillage

996947_10151907126309486_383165236_nDe plus petits panneaux montrent une suite de portraits de différentes mains. De tous les maîtres à nom de convention, le maître du Feuillage Brodé est le plus mystérieux. Il s’agit clairement d’un groupe d’exécutants qui utilisaient tous la technique de petits points pour simuler les feuillages. Malgré la cohérence esthétique et figurative des oeuvres reprises sous cette “signature”, les chercheurs s’accordent à distinguer 6 mains différentes. On pointe les élégantes et humbles Sainte Catherine et Sainte Barbe, aux regards baissés, tenant en mains les attributs de qui les rendent reconnaisables.

Au travers de l’exposition, en sus des sujets religieux, se lit la richesse iconographique d’une époque, les canons de beauté du moment (visages et mains pâles, petites bouches, long nez), les usages vestimentaires, les étoffes et la technique picturale qui leur rend hommage, les plantes connues ainsi les style architecturaux et son implantation dans le paysage. Le “Triptyque des Miracles du Christ” déploie avec une truculence et un sens de l’anecdote la Multiplication des pains, le Changement de l’eau en vin et Lazare Ressuscité, trois miracles illustrés avec des hommes en chausses et des femmes ornées de coiffes. Toute une époque!

L’héritage de Rogier van de Weyden
Musées Royaux des Beaux-Arts
Bruxelles
Fermé un mois après son ouverture pour cause d’infiltrations d’eau

Paru en octobre 2013 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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