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Ailleurs, Marché

Venise, Biennale 2013

1146649_10151795542074486_284925502_nL’eau est à fleur de pierre. Verte. Elle clapote. Elle s’en fout des Vénitiens. Elle ronge la pierre, le bois. Elle s’en fout des touristes. Elle sent l’algue, la méduse, porte les gondoles fourrées de Japonais, laisse les vaporetti glisser sur elle. Sur le ponton de la ferrovia, à la sortie du bus, on sait qu’on y est, à Venise: dans les chevilles, un doux mouvement, ça tangue. Dans le noir, l’odeur de lagune, le bruit des moteurs. La Biennale de Venise, c’est bien parce que c’est à Venise et que c’est un enchantement d’arriver là, d’attendre son premier vaporetto, de faire les deux boucles du grand canal avant l’échappée vers la place San Marco à gauche et la mer, tout droit.

Née en 1895, la 55ème édition de la biennale offre un programme vaste et s’accompagne de nombreuses initiatives privées dans toute la ville. On démarre aux Gardini, loin de la foule. S’y trouve une bonne partie des 88 pavillons nationaux. En commençant par le nôtre, occupée par l’immense sculpture-installation de Berlinde De Bruyckere, dont nous avions parlé en juin. Le pavillon russe offre une réinterprétation savoureuse de l’histoire de Danaé, qui, dans la mythologie grecque est séduite par Zeus avec une pluie d’or. Ici, les pièces d’or tombent aussi du ciel, traversent le pavillon sur deux étages. En bas, ce sont seulement les femmes qui peuvent ramasser les pièces d’or frappées de l’inscription « Trust, unity, freedom, love » et les remettre dans le système. Les Américains présentent Sarah Sze, avec une série d’installations qui ne tiennent littéralement qu’à quelques fils et parlent de la fragilité, de l’impermanence, de l’équilibre instable entre nature et culture. Les Hongrois et Zsolt Asztalos mêlent photos et bandes-son, aussi sur le sujet de la fragilité de la vie. On pointe la grande poésie de la proposition de Koki Tanaka au pavillon japonais : les actions collectives des japonais pour se remettre du grand traumatisme du tsunami. Il s’agit d’une réparation intime, profonde, par la parole et ensuite par l’exposition. Chez les Anglais, on ne rate pas « English magic » de Jeremy Deller, dont on avait pu découvrir l’univers au Wiels il y a quelques mois. Et Ai Wei Wei chez les Allemands.

1175537_10151793929809486_306638043_nDans le pavillon central, une très belle exposition collective « Il Palazzo Enciclopedico » tente de se placer dans une perspective historique et d’éclairer les liens et les relations entre artistes contemporains, artistes actuels et artistes outsider. Elle suggère que la réalité se trouve cachée sous un nombre infini de couches d’images et de visions. Toutes ces images envahissent notre quotidien, on ne peut y échapper et ce sont sans doute seulement les artistes qui sont capables de poser un filtre et de sortir de ce magma, en osant l’utopie ainsi qu’une compréhension qui transcende.

A deux pas, l’Arsenal, avec la suite de « Il Palazzo Enciclopedico » et d’autres pavillons nationaux, dont l’Afrique du Sud : plusieurs artistes y parlent de la condition humaine au travers de dessins, de sculptures, de photos et de vidéos.

Il n’y a rien à faire, même s’il fait trop chaud à midi, on n’a pas envie de s’arrêter, plus on en bouffe, plus on en veut, de l’art, des choses, des oeuvres, des déconstructions de la réalité, tout ce sens, ce non-sens, cette punkittude, cette matière qui leur sort du coeur et des tripes, aux artistes. Attention quand même à certains pavillons qui puent le compromis ou le fric, attention au pavillon coréen qui ressemble, en moins bien, à la maison hantée de Disney. Parfois, l’impression furtive de se trouver dans un parc d’attraction pour bobos férus d’art.

En ville, de nombreux pavillons nationaux à découvrir au détour d’un canal, dont celui de l’Angola, tout près de l’inoubliable collection Guggenheim. C’est la première participation de l’Angola, qui reçoit le Lion d’or pour l’installation « Luanda, Encyclopedic City » de Edson Chagas… installation qui ressemble à s’y méprendre aux posters couchés à emporter de Michel François qu’on a vu fin 2011 au Mac’s du Grand Hornu…

998065_10151795540469486_373259192_nPréparez votre pass pour le vaporetto, la ville est truffée d’expositions plus exceptionnelles les unes que les autres. On pense à l’installation de Rudolf Stingel au palazzo Grassi. Au « remake », à la Fondation Prada, d’une exposition montée par Harald Szeeman en 1969 à Berne, présentant et explicitant la naissance des mouvements Process Art, conceptuel, Arte Povera. Ne pas manquer les documentaires, passionnants et éclairants.

A la Punta della Dogana, Pinault a sauvé le bâtiment des douanes. On lui dit merci. Il en a fait un écrin hyper raffiné pour sa collection. Béton lissé, murs bruts, tout est nickel. C’est beau à faire peur. Au palazzo Fortuny, c’est beau à pleurer. Décati, effrité, posé de travers, d’une beauté renversante, y voir une expo de Tapiès entre les hautes tentures de brocart. Une merveille d’impermanence. L’impression que si on regarde trop ou que si on tarde à regarder, tout va s’écrouler. Sur les murs, des restes de fresques. Au grenier, un canapé de 5 m de long sous des fenêtres aux pilastres arabisants. On aimerait s’asseoir là pour les 20 prochaines années.563418_10151800620114486_761531824_n

 

Paru en septembre 2013 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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