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Lieux d'Art

Les paradoxes du livre

photoIl fallait tout l’humour et l’érudition non compassée de Michel Wittock pour oser présenter dans la Bibliotheca Wittockiana, le temple du livre ancien et de la reliure précieuse, des livres brûlés, tordus par les flammes, décomposés, puis laqués ou encollés.

On connaît Jean Boghossian, puisque c’est sa fondation qui a permis de sauver la Villa Empain. On sait moins qu’il se pique aussi de s’accorder quelques heures en tant qu’artiste. En s’emparant du feu et des livres, Boghossian réalise des sculptures puissantes et esthétiques.

Parle-t-il des autodafés de livres brûlés dans le cours de l’histoire? Sans doute est-ce la première idée qui vient à l’esprit quand on découvre les pages devenues illisibles, mangées par les traces noires laissées par le feu. Une autre chose apparait, pourtant: l’aspect ludique… Armé d’un chalumeau, l’artiste sélectionnne un recueil, souvent très épais. Et l’attaque à la flamme. Ca crame, ça grésille, ça fume. Un peu, beaucoup. Souvent le livre n’est plus refermable, il ressemble à un énorme papillon de nuit. Alors, il s’agit de fixer cet état, d’une grande poésie. Le livre est collé et vernis. Parfois, pour lui donner encore plus cet aspect étrange d’insecte, il est laqué d’un vert ou d’un bleu irisés.

Boghossian avait exposé en 2007 à la Black Box. Ici, on peut dire qu’il a passé l’épreuve du feu, qu’il a enfin trouvé un langage propre et quelque chose de cohérent et de puissant à exprimer. Lui qui construit, au travers de la fondation, beaucoup de liens culturels et sociaux, passe ses nuits à détruire par le feu. Un processus paradoxale sûrement jubilatoire et riche de surprises, tant la trace de ce “faire joyeux” transparait à l’observation des oeuvres.

urlA l’étage, voici une autre découverte. Avec “Spirit of Books”, le photographe Gautier d’Ydewalle utilise, voire malmène l’objet livre pour en presser un supplément de sens. C’est sous la forme de grands tirages sur Diasec qu’il donne à voir son sous-titrage personnel des recueils de littérature ou de philosophie qu’il affectionne. “Qu’est-ce qu’une chose?” de Heidegger, est entrouvert, laissant voir un espace en forme d’amande, rouge sang. “Mémoires d’une jeune fille rangée”, de  Beauvoir et “Le Diable et le bon Dieu” de Sartre jouent une partition commune en étant enlacés ensemble d’une ruban d’organza noir. Dostoïevski n’est pas épargné, il est entouré de fil de fer. La photo prise, d’Ydewalle aime trop les livres pour ne pas les remettre précieusement dans sa bibliothèque.

  • Jean Boghossian
  • et
  • Gauthier d’Ydewalle
  • Bibliotheca Wittockiana
  • Bruxelles

Paru en juillet 2013 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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