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Lieux d'Art

Les insoumis de Gand

971812_10151783094034486_1007156173_nPrenez un couple de passionnés, l’un flamand, l’autre mi-française, mi-flamande. Mettez-les en contact, dans les années 70, avec un grand galeriste bruxellois. Donnez-leur à voir des œuvres d’avant-garde dans lesquelles elle et il se reconnaissent. Secouez, faites les rencontrer les artistes, faites les voyager. Servez presto, à l’automne de leur vie, le résultat de quarante ans de collection et de quête de sens. Voici, à visiter sans tarder, la fondation Herbert, qui a ouvert ses portes en juin, à Gand.

Nous avons déjà de nombreuses fois abordé ici les initiatives privées qui voient le jour en Belgique et qui tentent, par passion et par nécessité, de combler les manques et absences institutionnelles dans l’univers de l’art contemporain. En voici une nouvelle, précise, impressionnante de rigueur et de sincérité, qui vient de s’ouvrir le long d’un canal gantois.

Annick et Anton Herbert découvrent, en 1973, l’art minimal grâce à Fernand Spillemaeckers, directeur de la galerie bruxelloise MLT. Celui-ci les emmène à Düsseldorf visiter la galerie de Konrad Fischer. C’est une tête d’affiche de l’époque, au même titre que Yvon Lambert en France ou que Leo Castelli aux Etats-Unis. « Fernand Spillemaeckers nous a fait subir quelques jours de lavage de cerveau », explique malicieusement Anton Herbert. « A partir de ce moment nous avons sillonné l’Europe pour rencontrer les artistes et collectionner leurs œuvres. »

En 1973, « 64 Lead Square » de Carl Andre est la première œuvre à entrer dans la collection. Les Herbert se concentrent sur l’avant-garde. Aux côtés de Carl Andre, on retrouve Sol LeWitt, On Kawara, Lawrence Weiner, Marcel Broodthaerts, Gilbert & George, Gerhard Richter, Bruce Nauman… Deux dates balisent la collection. Elle démarre par des œuvres de 1968, avec la révolte étudiante et s’achève sur des pièces de 1989, année marquée la chute du mur de Berlin. Pour les années 80 :  Thomas Schütte, dont on avait pu découvrir les céramiques dans le nouveau pavillon du Middelheim, à Anvers, Martin Kippenberger, Mike Kelley : l’esprit critique qui se dégage de l’œuvre de ces artistes est la continuation manifeste de l’engagement pris par la collection dans les années 70.

« Nous avons collectionné à partir de l’âge de 32 ans, car nous avons rencontré des gens qui nous ont ouvert les yeux. Depuis 2004, et comme nous n’avons pas d’enfants, nous avons réfléchi à assurer la pérennité de notre collection, en créant une fondation. C’est un long processus, il nous a fallu penser l’idée, la structurer, la financer » poursuit Anton Herbert.

Envisagez-vous une collaboration avec les musées de la ville ?

« La situation des musées et des institutions publiques belges est catastrophique », répond vivement Anton Herbert. « Nous n’avons pas du tout envie de leur offrir notre collection. Les musées et même l’idée de musée sont poussiéreux. L’absence de musée d’art contemporain à Bruxelles est dramatique. Tout est politique. Savez-vous que le docteur Herman Daled, radiologue à Cavell et grand collectionneur, a vendu la plus grande partie de sa collection au MoMa en 2011 ? Ici, personne n’en voulait. Plus de 80 Broodthaers sont partis aux Etats Unis ! C’est tragique. Ici, à Gand, on va essayer de collaborer avec la ville et le Smak, mais c’est très difficile de faire le joint entre initiatives publiques et privées. Les musées doivent sortir de leur torpeur et de leur peur du privé. Nous, de notre côté, on fait ce qu’on peut mais il est hors de question de perdre notre liberté, notre subjectivité ! Pour Annick et moi, c’est essentiel de rester provoquant. Pas pour le plaisir, mais par nécessité. Nous avons une ligne de conduite. Il faut prendre position, être subjectif, direct ! Quand vous avez quelqu’un qui vient de l’institutionnel dans votre conseil d’administration, vous ne pouvez plus rien faire. Tout devient politique. Et moi, ma politique, c’est l’art.  Nous ne voulons pas du carcan du public.»

Comment sélectionniez-vous les œuvres ?

« L’important c’est de suivre l’artiste, de comprendre et d’être en accord avec ce qu’il a dans la tête. Les œuvres, sont la prolongation de sa pensée. C’est important de rencontrer les artistes, de voir si on a une correspondance d’âme avec eux. Donc, nous avons beaucoup voyagé.

Combien avez-vous d’œuvres ?

« C’est une question inintéressante ! Je dirais : suffisamment. Notre collection est une collection qui est avant tout rêvée. Nous avons acquis des œuvres pour compléter cette collection virtuelle. Si vous saviez les pièces qui nous manquent ! »

Aviez-vous déjà exposé votre collection avant l’ouverture de votre fondation ?

« Oui, en 1985, à Eindhoven. Cette première exposition, « Répertoire », nous a révélé comme collectionneurs au monde extérieur ainsi qu’à nous-mêmes. Avant, nous n’étions pas vraiment conscients que nous étions en train d’acquérir de l’art et de constituer une collection. En 2000 nous avons exposé au Luxembourg, sur le thème « Programme ». »

Et aujourd’hui ?

« Le titre de la première exposition de la fondation est « As if it could, ouverture ». C’est l’utopie, la limite. On a toujours cherché à faire quelque chose d’impossible. En 2014, une sélection de notre collection part au Mumok de Vienne. »

Sur deux étages une cinquantaines d’œuvres de grand format. Au rez, au milieu des œuvres, de nombreuses vitrines basses, rassemblant par artiste, catalogues, publications, affiches : l’une pour Buren l’une pour Broodthaers… C’est un intéressant aperçu graphique, typographique, formel de l’époque de production de l’artiste. Cette vaste documentation – qui est accessible au public et aux chercheurs, parle de l’univers de l’artiste et est souvent une œuvre en soit. Ainsi, affiches des expositions de Kippenberger, aux catalogues de Buren, aux livres de Broodthaers.

A l’étage, une installation de Sol LeWitt, une puissante composition au néon de Bruce Nauman, un immense parallélépipède laqué de David Judd, de nombreuses pièces de Thomas Schütte, et un inénarrable « Spiderman Atelier » de Martin Kippenberger.

« C’est mieux qu’une collection en train de se constituer reste discrète, voire cachée. L’attention ne doit pas être distraite par l’aspect social. Le collectionneur risque, de manière non intentionnelle voire contre ses convictions d’être entraîné dans un rôle social perverti. Les collectionneurs privés n’ont pas de rôle social. Un collectionneur doit simplement collectionner. Il doit se concentrer sur la réalisation de sa conviction intime. C’est important de rester en dehors de tout « rôle social ». Cette notion est principalement bourgeoise, conformiste. Alors qu’une collection intéressante apporte une vision d’avant-garde de la société. C’est une vision souvent difficile, obscure et par définition, en opposition avec le style de vie aisée bourgeois »,  expliquaient Annick et Anton Herbert à Philippe Ungar, en 2012. Ceci résume  bien la philosophie, voire la discipline que s’est imposée le couple. De même, en décidant, en 2000, d’arrêter de collectionner, par crainte de ne pas saisir correctement le travail d’artistes plus jeunes qu’eux de plus d ‘une génération procède de la même exigence morale.

Ainsi, en découvrant la fondation, on explore en même temps une position « sociale » précise et exigeante, qui peut enfin s’ouvrir au public et s’épanouir publiquement, à l’automne de la vie, la collection étant en effet, « achevée » même si elle ne pourra jamais être complète.

A écouter Anton et Annick Herbert, c’est cette exigence, teintée de beaucoup d’humour – comme pour s’excuser d’avoir choisi cette voie, qui résonne. Une grande rigueur et un esprit d’indépendance frondeur qui feront, sans conteste, la garantie du succès futur de la fondation.

Paru en août 2013 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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