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Expos, Lieux d'Art

Découper la couleur

LECMatissegouache1En 2012, le musée Matisse de Cateau Cambresis reçoit une donation de 443 éléments de papier découpé et gouaché. Ces éléments étaient restés dans les tiroirs de l’atelier de Matisse. Conservés par la famille, ils ne sont pas considérés comme des oeuvres d’art et ne pourront donc pas être prêtés pour être exposés ailleurs. Mais ils sont une importante clé de compréhension sur les derniers travaux de l’artiste. Aujourd’hui, après avoir été répertoriés et étudiés, ils sont donnés à voir.

e9db23fd68297e60188fc303e0918e34204f0e45En 1941, âgé de plus de 75 ans, malade et presque paralysé, Matisse vit à Nice. Il a installé son lit au milieu de son atelier. Aidé par une assistante à qui il fait gouacher de larges papiers, il croque sans relâche des éléments naturels, feuilles d’acanthe, palmes, oiseaux… jusqu’à trouver le forme synthétique. Ensuite, mêlant en un geste sublime et précis sens du volume et sens du dessin, il “peint avec des ciseaux”, découpant feuilles, pétales, étoiles, coeurs de toutes les couleurs. C’est son assistante qui est alors chargée de fixer avec des épingles ces éléments colorés sur une grande feuille de papier ou une grande toile de tissu fixées au mur.

On y retrouve toute une inspiration née du voyage fait 10 années plus tôt à Tahiti. Matisse raconte dans ses écrits les souvenirs et les émotions qu’il éprouva durant son long séjour sur l’île. L’invention des papiers gouachés, découpés et collés, qu’il développe pendant presque vingt années, de 1936 à 1954, mène Matisse dans une des plus importantes révolutions artistiques du XXe siècle, qui marquera définitivement l’art occidental.

Dès 1936, il commence à travailler avec des papiers découpés. C’est le livre Jazz, dont il raconte qu’il n’est pas complètement satisfait, qui fait découvrir au public son nouveau style : chevaux, coeurs, étoiles, y mènent une danse joyeuse et irrésistible de cristallisations de souvenirs du cirque, de contes populaires ou de voyages.

Dès le mois de février 1948, dans une recherche abstraite absolue, Matisse commence à travailler pour la chapelle des Dominicaines de Vence et à partir de 1952, à la suite de la création du grand panneau La Perruche et la sirène, il ne s’exprima plus avec la couleur que dans le contexte de commandes décoratives de grandes dimensions, des céramiques murales, des vitraux qui devaient prendre place au sein d’une architecture.

« Le papier découpé me permet de dessiner dans la couleur. Il s’agit pour moi d’une simplification. Au lieu de dessiner le contour et d’y installer la couleur – l’un modifiant l’autre – je dessine directement dans la couleur, qui est d’autant plus mesurée qu’elle n’est pas transposée. Cette simplification garantit une précision dans la réunion des deux moyens qui ne font plus qu’un.”, expliquait-il.

« J’ai habité chez Matisse durant une année, j’étais chargée de gouacher les papiers, d’épingler les formes, mais aussi de me rendre chez Picasso pour prendre des nouvelles des céramiques de Matisse sortant du four », raconte Jacqueline Duhême, qui fut l’une de ses assistantes à l’âge de 20 ans. C’est sans doute avec beaucoup d’ingénuité et d’innocence que cette dame aujourd’hui âgée de plus de 80 ans croisa et collabora avec celui qui était déjà à l’époque une star de l’art moderne. Elle a raconté cette aventure initiatique dans son livre « Petite main chez Henri Matisse » et en direct pour les quelques privilégiés en visite à l’ouverture de l’exposition.

Ils sont émouvants comme des fœtus à peine éclos, ces papiers découpés présentés dans l’exposition. A les voir, on pénètre dans la genèse de cette technique novatrice mise au point par Matisse. Libéré des pinceaux et de la palette, il assemble, met en relation, en regard, en correspondance des formes d’une grande modernité, puissantes et claires. Le patchwork ainsi formé, loin de tout simplisme, vibre autant de tout le passé de peintre traditionnel de l’artiste que d’une lueur qui a dû paraître futuriste à ses contemporains. Un régal.

L’exposition donne à voir également les approches artistiques conçues à partir de ce travail préparatoire : maquettes de vitraux, céramique, livres, couverture de livres, tissus, affiches…

  • Matisse, la couleur découpée
  • Musée départemental Matisse
  • Le Cateau-Cambrésis

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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