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Ailleurs, Marché

Youssou N’Dour à Dak’Art !

img_02301-3La Biennale de l’art contemporain de Dakar existe depuis 20 ans. On y découvre les artistes africains actuels. Une occasion d’essayer de décrocher l’interview de Youssou N’Dour, le ministre de la culture du nouveau gouvernement Macky, entré en fonction le 4 avril. Pour ce faire, j’accompagne une délégation de fonctionnaires bruxellois de Wallonie Bruxelles International, envoyés… en mission… (Ce n’est pas clair, tant les 7 jours qu’ils passent sur place dans un bel hôtel, aux frais de leur organisation, ressemblent plus à des vacances qu’autre chose). Durant une semaine, à coups de demandes et appels répétés, un coup de fil à la bonne personne me donnera l’accès au ministre musicien, extrêmement sollicité et qui refuse depuis avril toutes les demandes de journalistes.

Le « Building administratif » se trouve au centre de Dakar, à côté du palais de la présidence, au milieu du fourmillement des taxis jaunes et noirs qui klaxonnent à tout va, dès qu’ils aperçoivent un client potentiel et des vendeurs de rues qui essaient de vous fourguer une énième carte à puce locale pour votre téléphone. L’entrée principale et ses larges grilles sont condamnées. Il faut faire le tour du bâtiment, sillonner dans le flot de 4×4 rutilantes, pour entrer par une porte arrière. Au 3ème étage se trouve le ministère de la culture. Un long couloir presque vide dessert de nombreux bureaux (aux portes closes) de « conseillers techniques ». Au fond, je tente une dernière porte fermée. Trois hommes m’y reçoivent. Ils se définissent comme le « Shadow cabinet » de Youssou N’Dour : trois amis de longue date et conseillers privés, qui consacrent quelques heures par semaine à leur ami pour, entre autres, améliorer la communication interne et externe du ministère. Ils prennent le temps de me détailler l’organigramme gargentuesque du ministère. Sous Wade, il y avait pléthore de ministères, il a donc été décidé d’en réduire le nombre. Youssou N’Dour a été nommé au ministère de la culture et à celui du tourisme. Les deux ministères logent encore dans des bâtiments différents, à deux endroits de la ville. De plus, les deux équipes (conseillers, personnel administratif) sont indéboulonnables, semble-t il. Quand un courrier arrive au ministère de la culture, il fait un circuit de… 9 jours avant d’arriver sur le bureau du ministre ! « Nous avons entamé une réflexion collective et nous espérons, avec notre démarche, donner une impulsion plus moderne au ministère », concluent les conseillers privés.

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Vêtu d’une robe traditionnelle, Youssou N’Dour m’accorde 25 minutes de son temps ultra compté. Une aubaine.

Mr le ministre, de quelle manière votre notoriété d’artiste peut elle vous servir pour ce poste ?

Ma notoriété peut profiter à mon pays. Mais c’est surtout au niveau de mes idées que je peux aider mon pays. L’Etat sénégalais existe et fonctionne bien. Moi-même, je suis la politique depuis longtemps et j’ai mon style. Je ne suis pas fabriqué par le système politique et administratif. Je viens du privé. Je pense donc pouvoir animer la chose d’une autre manière. J’espère pouvoir impacter sur l’organisation de l’Etat autrement et avoir d’autres résultats.

Quels sont vos objectifs pour la culture ?

Depuis Senghor (Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète, écrivain, homme politique sénégalais, fut le premier président de la république du Sénégal (1960-1980). Il fut aussi le premier Africain à siéger à l’Académie française – ndlr), il existe une vision culturelle au Sénégal, tant dans la formation que dans le contenu. La poésie, les arts visuels, la sculpture… existent. Les écoles des Beaux-Arts aussi. Mes objectifs sont, principalement, que les artistes aient une reconnaissance, qu’ils puissent vivre de leur art. Pour cela, nous devons rétablir la chaîne entre les industriels et les artistes. Nous devons amenez l’industrie autour de la culture, sous forme de mécénat, par exemple.

Deuxièmement, il faut valoriser la richesse culturelle du Sénégal: les langues, les traditions, pas seulement la culture populaire qu’on voit en premier lieu. Il faut faire voir la « culture alternative », la faire sortir du ghetto.

Troisièmement, il faut activer la coopération entre le Sénégal et le reste du monde, notamment la Communauté Européenne et la Belgique. Ces « accompagnements » nous emmèneront envergure et efficacité.

De quelle manière redonnez-vous un statut aux artistes ?

Il faut qu’il y ai un fond d’aide aux artistes, qui soit consistant. Le système Wade a bousillé le ministère de la culture. Imaginez que nous n’avons même pas ici de voiture à disposition. Dans le domaine de la musique, par exemple, il faut lutter contre la piraterie, recréer le circuit de distribution et mettre en place des organismes de contrôle pour les droits d’auteur. Qu’ils puissent être perçus par les artistes. Nous pourrons ensuite instaurer une légère taxe sur ces droits.

Il faut inciter les grandes entreprises, comme les banques ou les sociétés d’assurance, à faire du mécénat, en échange d’un défalquement d’impôts. Nous avons de grands hôtels, qu’ils achètent des œuvres à nos artistes.

Que pensez-vous du Festival des Arts Nègres mis en place par Wade en 2010?

Ils ont dépensé 70 milliards de francs CFA (+/- 105 millions € – ndlr) pour ce festival ! Avec cette somme, je peux prévoir dix ans d’actions culturelles, avec de nombreux festivals ! Je vais d’ailleurs demander un audit sur les actions précédentes, et sur ce festival-là, même s’il n’a pas été organisé directement par le ministère de la culture. De plus, il n’y a eu aucun impact, pas de retour. On ne peut pas dépenser l’argent comme ça !

Avez vous apprécié la Biennale Dak’Art ?

Oui, et particulièrement l’atelier de Joe Ouakam, pour la liberté de sa créativité. Cet homme est le gardien de l’histoire de la presqu’île du Cap Vert, il est le gardien de l’histoire d’aujourd’hui et de demain. Et l’exposition sur le créateur de tapisserie Papa Ibra Tall. Il y a une pléiade d’artistes d’Afrique, qui nous font voir la dimension noire, black, africaine. Cela m’impressionne. 

Vous occupez vous encore de votre journal et de votre télévision ?

Non, j’ai démissionné et d’autres personnes ont pris la direction de ces deux médias… Je vois d’ailleurs parfois de drôles d’articles passer.

Ferez-vous encore de la musique?

Oui, cela sera encore de temps en temps dans mon agenda quand ce sera possible. Je n’ai pas encore de programme précis. 

La Biennale

nitegeka2Installée sur plus de 100 lieux, la Biennale propose deux expositions In et le reste est présenté comme Off. Bienvenue et bonne chance pour trouver votre chemin sur le site très peu interactif, mais aussi dans la brochure et géographiquement dans la ville. Un gros effort d’affinement des outils de communication de l’événement devrait être fait.

Dans Dakar, on pointe l’exposition des lauréats, sélectionnés par un comité de 3 commissaires, dont les œuvres sont de qualité internationale et inventent un nouveau langage. La très belle installation de Serge Alain Nitegeka, à l’Institut Français, ainsi que l’exposition « At Work » qui présente des carnets Moleskine remplis par différents artistes. L’exposition (magnifique scénographie !) des portraits de chasseurs Nagô, du photographe Jean Dominique Burton, mise en place par WBI.

P1040799A la Biscuiterie, les dessins marouflés sur toile de Camara Gueye, la très belle installation colorée de Ndary Lo. Mais encore, les ateliers, performances et expositions mis en place par le centre d’art Ker Thiossane, lieu de recherche, de résidence, de création et de formation pour l’intégration du multimédia dans les pratiques artistiques et créatives traditionnelles, créé par une Française, Marion Louis Grand. Le Off situé à Saint Louis à 300km de Dakar, ne vaut pas la route. Mais n’oublions pas l’extraordinaire atelier-installation de Joe Ouakam, dans lequel on entre presque avec appréhension : un gigantesque amoncellement d’objets, de photos, de bois, de vêtements, de dessins, sculptures, occupe tout l’espace de la cour, comme une illustration du paysage psychique de l’artiste. Une fraternité puissante avec les « cages » de Louise Bourgeois. Ouakam est assis dans un coin, fumant. Il ne parle pas. Par gestes, il nous invite à la visite. Quelques dessins, somptueux et remarquables, sont accrochés au mur.

Merci à Abbas Diao, 
conseiller 
Délégation Wallonie-Bruxelles à Dakar, pour le coup de fil magique.

http://www.biennaledakar.org

Paru en 2012 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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