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Expos, Lieux d'Art

Vous avez dit folles ?

imagesAu musée Félicien Rops, à Namur, une exposition joliment structurée et pleine de sens s’ouvre ce samedi. Répondant comme un clin d’oeil à « La Dame au pantin », thème cher à Rops, dont on peut voir quatre représentations dans la collection permanente du musée, « Loss in Control II » propose une mise en regard des oeuvres d’artistes de l’art brut et d’artistes surréalistes, avec une thématique récurrente : le corps désarticulé de la femme.

L’exposition “Pulsion(s). Hystériques!” qui vient juste de s’achever avait présenté la vision de l’hystérie féminine et virile à la fin du 19è siècle. Dès 1870, sous l’impulsion du neurologue Jean-Martin Charcot, à l’hôpital parisien de la Salpêtrière, les recherches médicales de ce mal mystérieux vont donner lieu à une iconographie médicale abondante et largement diffusée. Dont ces corps arc-boutés dont le force expressive marque encore aujourd’hui les artistes.

« Loss of Control II » continue l’exploration de la folie chez les artistes. Dans les années 1920-30, les surréalistes veulent déboulonner l’ordre moral établi. Ils voient l’hystérie cataloguée par les scientifiques de la fin du 19è comme un terrain à conquérir. Ils aiment les photos de ces femmes au corps tordu, en transe, les yeux révulsés, y détectent un profond érotisme. Ils vont jusqu’à accuser la génération précédente de voyeurisme.

En 1928, dans la revue “La Révolution surréaliste”, Breton et Aragon célèbre le cinquantième anniversaire de l’hystérie, qu’ils définissent comme “la plus grande découverte poétique de la fin du 19è”, “un moyen suprême d’expression”, un “était mental fondé sur le besoin d’une séduction réciproque ». Pour ceux-ci, la perte de contrôle mentale et corporelle interroge le lien entre délires et productions artistiques. Leurs propres oeuvres interrogeront les limites de l’inconscient, de la folie, de la transgression.

Le regard des surréalistes sur l’hystérie est passionnant. Ces femmes « un peu folles », émanations d’une époque et d’une société qui les enfermaient, ils en font une source de leur inspiration poétique. Qui, de ces femmes, étaient vraiment folles ? Les recherches de l’époque illustrent et en disent long sur le milieu culturel et la société qui les a fait naître.

En Allemagne, Hans Prinzhorn (1886-1933), psychiatre et historien d’art, est connu pour avoir étudié et constitué une importante collection d’art psychopathologique. Son livre « Expressions de la Folie », bouleversa le regard des artistes et de la société du 20è s sur « l’art des fous ». Il fut une source d’enthousiasme pour Paul Klee et influença Max Ernst (et par son biais les surréalistes). La collection Prinzhorn, à voir à Heidelberg, est aussi connue pour avoir été incluse dans l’exposition d’art dégénéré organisée par le régime nazi en 1937 : les œuvres de « fous » sont alors exposées aux côtés d’œuvres d’avant-garde (expressionnisme, surréalisme, cubisme, etc.) dans le seul but de ridiculiser ces dernières.

En 1945, Jean Dubuffet, ami avec Breton, énonce le concept d’art brut, pour désigner les productions artistiques des créateurs autodidactes vivants dans les asiles pour malades mentaux. En 1971, il fait don de sa collection à la ville de Lausanne, qui ouvre La Collection de l’Art Brut dès 1976 (www.artbrut.ch).

Quand on pense à l’artiste contemporaine japonaise Kusama – dont on peut voir une œuvre dans l’exposition, qui a demandé à vivre en hôpital psychiatrique, à Tokyo, mais qui en sort chaque matin pour aller travailler dans son atelier, on se rend compte du chemin parcouru depuis Camille Claudel ou Séraphine de Senlis, qui furent internées l’une en 1913, l’autre en 1932, dans des conditions abominables. Et qui ne créèrent plus jamais.

A l’autre bout de cette thématique, l’artiste Louise Bourgeois crée en 1993 une pièce qui reprend le corps arc-bouté des hystériques, « Arch of Hysteria », à partir du corps de son assistant. Il s’agit ici donc d’un corps d’homme, sans tête. On voit qu’aujourd’hui folie et création se mêle sans freins, l’une et l’autre se nourrissant mutuellement.

Aujourd’hui, les œuvres des artistes en hôpital psychiatrique sont considérées comme des œuvres d’art. Point. C’est à peine si on mentionne l’état mental de leurs producteurs. Ces œuvres sont collectionnées internationalement et ont leur place dans les ensembles les plus prestigieux, à côté d’autres grands artistes.

Célébré, l’Art Brut est exposé, entre autres, au musée Arts et Marges, près de la place du Jeu de Balle (www.artetmarges.be), au musée d’Art Spontané (www.musee-art-spontane.be) à Schaerbeek. Il a les honneurs d’une Triennale de l’Art Hors Normes, dont la deuxième édition a pour thème « Reflets de vie », au Château de Seneffe, à partir du 6 février. On pointe aussi le Museum of Everything, né en 2009, qui expose des pièces sublimes et troublantes dans des lieux incongrus, dernièrement dans un bâtiment vide à Paris, des artistes sans formation, pour la plupart déficients mentaux. (www.musevery.com). Et bien sûr le musée du Docteur Ghislain, à Gand.

En ouverture de l’exposition au musée Rops, on découvre un collage, « L’hystérie », de Paul Eluard, prêté par le musée de la photographie de Charleroi. Ainsi qu’une toile de Magritte représentant une robe de femme pendue sur un cintre dans une armoire. Sur le robe vue comme un suaire, deux seins ronds pleins de vie. Plus loins, des dessins et photomontages de Pierre Molinier. Les photos des étranges poupées désarticulées de Hans Bellmer, qui parlent de sa relation avec l’artiste Unica Zürn, qui finira folle et défenêstrée. Deux grands dessins de Magde Gill. Des photos retouchées de corps de femmes, de Marcel Mariën ; une autre où l’on voit Dali les bras chargé d’un corps factice, prise lors du montage d’une exposition sur le surréalisme à paris, en 1938. Les dessins au bic de Laure Pigeon, un sublime grand format coloré de Aloïse Corbaz, une émouvante broderie d’Agnès Richter, qui brodait des morceaux de vêtements de manière compulsive, à la fin du 19è, du fond de l’asile où elle vivait. Couvrant l’étoffe d’une écriture au fil, jusqu’à en transformer la texture et l’épaisseur. Ainsi qu’une « Robe en réponse pour Agnès Richter » de l’artiste contemporaine Lisa Niederreiter, bouleversante.

  •  Loss of Control II
  • Musée Félicien Rops
  • Namur

Paru en janvier 2013 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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