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Expos, Lieux d'Art

M, on aime !

A exactement 30 minutes du centre de Bruxelles (25 minutes de train et 5 à pied), le M de Louvain donne à contempler une intéressante collection permanente d’art sacré, d’art ancien et d’arts décoratifs, le tout installé depuis 2009 dans un espace agrandi et réinterprété.

urlLes origines de M se situent à l’hôtel de ville de Louvain, où un cabinet de curiosités du XVIII siècle se transforme en musée municipal à partir de 1823. Au début du XX siècle, le musée s’installe dans la résidence personnelle de l’ancien bourgmestre Leopold Vander Kelen. Cette belle demeure précédée d’un parc se trouve au centre de la ville, à deux pas de l’église Saint Pierre. En 2004, l’architecte Stéphane Beel est désigné pour imaginer un nouveau complexe accueillant le musée. Il distribue six niveaux entre deux bâtiments existants, l’ancienne académie des Beaux-Arts et l’hôtel particulier Vander Kelen-Mertens, et deux nouveaux volumes. Le dépôt, la collection permanente, les expositions temporaires et les activités de médiation culturelle sont dispersés, à chaque niveau, sur l’ensemble de la surface du musée. Cette organisation horizontale ouvre un large éventail de possibilités, avec des vues plongeantes sur les autres niveaux et sur la ville de Louvain. Le bâtiment cubique en marbre blanc, grand paquebot inséré entre des murs plus anciens et la belle colonnade sous laquelle on passe dorénavant pour pénétrer dans le musée, ont l’allure d’un musée de niveau international. Les collections n’ont certes pas ce niveau, mais le dynamisme de l’équipe qui se charge de les mettre en valeur, ainsi que les nombreuses petites et grandes expositions temporaires (parfois jusqu’à cinq en même temps) rendent la visite plus qu’attrayante.

Le M emploie près de 50 personnes, dont quatre collaborateurs scientifiques, responsables des collections. Dans la collection permanente, on pointe la grande salle de sculptures religieuses, qui aligne de délicieuses Vierges à l’enfant. Le premier dessin d’architecture de l’époque gothique, représentant l’église Saint-Pierre, sur vélin de chèvre. Les nombreux vitraux médiévaux, car on trouvait beaucoup de cloîtres et monastères à Louvain, à cause de la présence de l’université, de sa fac de théologie et du grand séminaire. Et la salle dédiée au sculpteur Constantin Meunier, qui passa 12 ans à Louvain pour y être professeur à l’académie des Beaux-Arts. Dans l’ancienne demeure datant du début du XXe, on a travaillé à retrouver les moulures, portes, plafonds et autres éléments d’origine. Ainsi que les couleurs des lambris et papiers peints.

Un rêve d’anthropologue

urlEn cours, une étonnante exposition d’un artiste actuel presque inconnu du public belge francophone. Patrick Van Caeckenbergh est un artiste flamand né en 1960. Sa rétrospective auto-montée présente une « installation totale » de ses œuvres des années 80 à nos jours. En particulier, son atelier, dont les objets – lit et jambon suspendu compris – ont été tous déménagés et installés dans une immense boîte à cigares dans laquelle on peut entrer. Van Caeckenbergh est collectionné par de nombreux musées internationaux et particulièrement en France. On découvre une fraternité avec l’œuvre de Panamarenko et avec les instruments acoustiques de Baudouin Oosterlynck.

editie_pvc_tcm40-47360Van Caeckenbergh se considère plus comme un anthropologue qu’un artiste. Ses sources d’inspiration, il les trouve dans la lecture acharnée de manuels de sciences. Il n’hésite pas à aller suivre un stage en Allemagne auprès d’un neurologue spécialiste de la douleur. Il complète ses lectures par la compulsion frénétique de manuels imagés et par des classements et collections d’images diverses. Ensuite, cet encyclopédiste habité d’un réseau éminemment personnel et sophistiqué arrange en un nouvel ordre les fragments de savoirs, d’images, de pensées qu’il a glanées. En un processus extrêmement lent, il réalise des collages, des maquettes, des installations, des sculptures mobiles, portables, habitables…

Patrick Van Caeckenbergh est un chercheur glissé dans le monde de l’art, mais ne le dites à personne. Il est difficile de mettre en évidence une filiation artistique : le dadaïsme pour l’absurde, l’art conceptuel pour l’organisation de l’oeuvre en système ? Il est l’auteur d’un art qui, malgré son caractère hautement personnel, renvoie plus à l’organisation des signes dans l’anthropologie qu’à la figure de l’artiste occidental, génie isolé. Les récurrences sont : l’arbre de vie, l’estomac comme lieu de transformation et d’assimilation, les pyramides, la transformation de la vie, la peau, le jeu, le bricolage, les boîtes, les objets mobiles ou les objets-maisons …

L’exposition ravit les enfants des nombreuses classes en visite. Posé sur un large tapis avec un porte-voix, une canne, le « Chapeau ! » évoque le bagage d’un colporteur. Ce haut-de-forme s’ouvre sur une multitude de petits tiroirs faits avec des boîtes d’allumettes, quelques fioles, quelques outils. L’artiste explique qu’il propose ici une solution pour ranger ses idées.

Le « Landau », large conque qui s’ouvre par trois volets apparaît comme un habitat autonome, mouvant, où l’artiste peut se lover et trouver les provisions nécessaires à sa survie, un poêle pour se chauffer : dans les replis de la coquille, on peut voir une petite couche avec un plaid, une batterie de cuisine complète avec assiettes, théière, verres à pied… Cet attelage de conte de fées est le moyen de transport d’un personnage imaginaire qui rêve de récolter tous les contes du monde. Ceux-ci sont stockés dans les dizaines de tubes de verre enchâssés dans les portes de la coque. Dans l’univers de Patrick Van Caeckenbergh, rien n’est gratuit et tout est réjouissant, et c’est justement cette cohérence qui fonde l’absolue singularité de son travail.

« Peaux » est présenté dans une salle précédée de rideaux noirs. L’artiste collecte depuis très longtemps des rectangles de papier découpés dans des photos de nus trouvés dans les magazines. Devenus complètement abstraits, ces centaines de rectangles dévoilent d’infinies nuances, du rose au brun en passant par le jaune. Ils sont rangés sur les murs par 5 lignes, comme une portée musicale, ou dans des vitrines, comme des collections de timbres.

images-1Le « Paravent » cache une vraie salle des fêtes, avec deux longues tables recouvertes de nappes à carreaux et des reliefs d’un repas. Qui a bien eu lieu, puisque l’artiste prépare chaque dimanche une soupe, qu’il partage avec une vingtaine de personnes. Le souvenir de ce moment reste là, à voir, entre les paravents, jusqu’au prochain dimanche. Parlant de son travail, l’artiste dit : « Je travaille comme un pot-au-feu. Je choisis des ingrédients, ensuite je les mélange, je les fais cuire jusqu’à ce qu’ils réduisent et deviennent un cube concentré. Ce cube peut redevenir une bonne soupe. » Complètement fragilistique !

  • M Museum Leuven
  • Patrick van Caeckenbergh

Paru en 2012 dans L’Echo

 

 

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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