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Ailleurs, Expos

“La lente fougue flamande”

Marguerite Yourcenar avait constitué trois albums de cartes postales achetées dans les musées qu’elle visitait sur les thèmes de la peinture flamande et de Bosch et Bruegel. Ces ensembles iconographiques lui ont servi d’inspiration pour écrire, particulièrement “L’oeuvre au noir”, dont l’action se déroule à Bruges au XVIe siècle. Dans deux de ces albums, Van Eyck et Memling déploient leurs univers respectifs.  Une exposition construite sur ce lien de l’écrivain avec la peinture flamande s’est ouverte à Cassel, dans le nord de la France. A Rotterdam, dans le sublime bâtiment années 30 du musée Boijmans Van Beuningen, “La voie vers Van Eyck” présente avec intelligence les apports stylistiques de Van Eyck à son époque, au travers d’une scénographie transversale et d’objets et peintures finement sélectionnés.

Plongée en deux temps et sur deux lieux dans la peinture flamande du 15ème siècle, avec des mises en perspectives passionnantes.

Yourcenar et la peinture flamande

imagesNée Marguerite de Crayencour à Bruxelles en 1903, Yourcenar est ramenée sur les terres familiales du Mont-Noir à l’âge de trois semaines, par son père, veuf depuis quelques jours. Elle passera son enfance entre le Mont Noir, l’été, et Lille, l’hiver.  Le château du Mont Noir a été bombardé durant la première guerre, mais le parc existe toujours. Dès les années 80, Yourcenar en achète des parcelles, pour y créer une fondation de protection de la nature. S’y loge une villa de style anglo-normand, construite dans les années 30,  devenue depuis 1997 la Villa Marguerite Yourcenar et une résidence d’écrivains. 15 écrivains y sont reçus chaque année, pour un ou deux mois, pour faire naître un projet d’écriture. La visite dans cette maison située à deux pas de l’emplacement du château est extrêmement émouvante. Des fenêtres, se déroule, entre brumes et lumières du nord, le paysage de bois et de plaines dont s’est nourri l’imaginaire de la petite Marguerite. Le directeur de la Villa, Achmy Halley, est commissaire, avec Sandrine Vézilier, directrice du musée départemental de Flandre à Cassel, de l’exposition “Marguerite Yourcenar et la peinture flamande”.

“Ce qui m’a fasciné en relisant les principales oeuvres de l’écrivain”, explique t il, “c’est la richesse de l’imaginaire visuel de l’auteur, dont les plus belles pages sont construites comme des tableaux s’animant peu à peu sous les yeux des lecteurs. Ce lien écriture/peinture est si profond qu’elle l’a transformé en méthode de composition quasi médiumnique.”

paysage_hiver_BigC’est ce qu’illustre avec brio l’exposition construite à partir des trois albums de cartes postales, extraits des archives de l’écrivain.  Ce musée imaginaire, Yourcenar l’a utilisé avec insistance, transposant et mettant en mots ce qu’elle observait dans chaque image. Un coin du voile est ainsi levé sur ses sources d’inspiration et l’alchimie qui prévalait à son écriture. Après une mise en place historique (portraits et objets empruntés à la famille Crayencour, arbre généalogique), une sélection de paysages, de scènes de genre et de portraits (tous présents dans les albums) sont exposés en parrallèle avec des citations de l’auteur. Arts plastiques et littérature dialoguent avec intelligence.

Ainsi, “Paysage d’hiver avec trappe aux oiseaux”, de Pieter Brueghel II, avec ses maisons basses typiques qu’on trouve encore aujourd’hui en parcourant la campagne du nord. Le portrait affairé d’”Un échevin et sa femme” de van Reymerswaele, avec leur visage à la peau transarente et pâle, leur coiffe étonnante et leurs mains fines et blanches. Plus loin, le “Portrait présumé du médecin Paracelse”, sur fond de ciel gris, dont Yourcenar fera un personnage de “L’oeuvre au noir”.  Ou “Orphée charmant les oiseaux” de Roelandt Savery, qui explicite l’amour de la nature de l’écrivain. Puis, des notes et des lettres,  dont l’une à André Delvaux, qui réalisa un film sur Zénon à partir du roman de Yourcenar. Une alchimie à ne pas manquer!

  • Marguerite Yourcenar et la peinture flamande
  • Musée départemental de Flandre
  • Cassel
  • France

La voie vers Van Eyck

url-1Les peintures de la période autour de 1400 sont très rares. Cet art fut particulièrement touché aux Pays-bas par la Crise iconoclaste calviniste. La mise en place de l’exposition « La voie vers Van Eyck » a été l’occasion de nombreuses recherches pour retrouver des œuvres de cette époque et pour les identifier. On peut  voir aujourd’hui rassemblées plus de nonante œuvres d’art (peintures sur panneau, statues, pièces d’orfèvrerie, écritures et dessins enluminés) parmi lesquelles sept œuvres de Van Eyck, dont la peinture restaurée « Les trois Marie au tombeau », issue de la collection du musée.

L’art de la période allant de 1390 à 1430 est désigné comme Gothique International. Les princes, des Pays-Bas, de Bourgogne, Paris et d’Allemagne, commanditaires prestigieux, entretenaient continuellement des contacts entre eux. Les grandes villes telles que Paris, Bruges et Cologne voyaient circuler idées, objets d’art et livres de modèles. Cette partie de l’Europe était un patchwork de duchés, comtés… les Flandres étaient importantes en termes culturels et économiques.

L’exposition est une opportunité unique de découvrir des œuvres des précurseurs de Van Eyck, dont de nombreuses dormaient dans les réserves des musées, car elles n’avaient pas pu être reconnues. Présentées en groupe avec objets d’orfèvrerie et enluminures –estimées à l’époque autant que les peintures, elles donnent une image précise et passionnante de cette période.

Par cette mise en image d’une époque, on découvre comment et pourquoi Van Eyck fut un novateur. Il suit la tradition et la bouscule en même temps par une série d’innovations. Par exemple, ses prédécesseurs ajoutaient des feuilles d’or sur leur peinture, à la manière des enluminures sur papier. Van Eyck ose représenter l’or avec une couleur jaune ocre qu’il pare « simplement » d’un reflet. Son traitement des matières, en particulier des métaux, mais aussi des étoffes, est étonnant pour l’époque. Sa manière de représenter les détails végétaux comme un botaniste, les arrière-plans aux détails architecturaux précis, la profondeur de champ de l’ensemble, la manière de traiter la lumière et les ombres en 3D… sont autant d’audaces stylistiques pour son temps.

Le film qui retrace la restauration du panneau « Les trois Marie au tombeau », illustre ce propos, au fur et à mesure que les détails du panneau reprennent vie et sens.

Pour la « petite histoire », le collectionneur Van Beuningen, l’un des deux initiateurs du musée de Rotterdam, enterra dans une boîte en zinc, entre 1944 et 45, le panneau « Les trois Marie au tombeau » qu’il possédait, sur le terrain de sa maison de campagne, trop proche des lignes allemandes pour ne pas risquer d’être bombardée. Le musée Boijmans Van Beuningen présente ses collections permanentes en un patchwork vraiment intéressant mixant sans complexes médiums, artistes et époques…. Une mise en abîme à l’esprit très actuel.

  • Musée Boijmans Van Beuningen
  • Rotterdam

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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