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Galeries

Etranges sollicitations

imagesUne patte d’éléphant, achetée sur Ebay. La tranche est recouverte des couleurs du Rubik’s cube : tragédie de l’animal tué pour un usage risible par l’homme, couleurs primaires qui ajoutent une sorte de joyeuseté déplacée. Un porte-voix plaqué or, « Are you like me, full of hope and full of fear ? », tension entre deux pôles qui mettent en valeur et en même temps ridiculisent la voix « sacrée/dorée » des manifestants… quels mystérieux ready-made nous offre à voir John Isaacs !

Artiste anglais né en 1968, John Isaacs vit et travaille à Berlin. « Ma troisième exposition en solo chez Aeroplastics est une question ouverte, pas un sermon. Les œuvres se présentent à vous comme des messagers honteux, tellement essoufflés par le long voyage dans le temps qu’il leur a fallu faire pour arriver devant votre porte qu’ils ont depuis longtemps oublié le « message » d’origine et comptent seulement sur votre hospitalité, votre intelligence et votre capacité de prendre le temps pour déchiffrer l’expression sur leurs visages. », explique-t il.

L’apparente franchise des ready-made d’Isaacs, comme des puzzles joyeux, laisse pourtant transparaître une sensation de malaise et d’anxiété. Accumulations d’objets issus de notre vie contemporaine, dont se dégage quelque chose de faussé, de disjoncté, de déséquilibré. Elles semblent suggérer que si l’on gratte un peu la surface de la réalité conventionnelle, on tombe sur des vers grouillants, un monde de vérités sordides et inconfortables, refoulé sous la pellicule plastique recouvrant notre monde pré-emballé et édulcoré. Jouant avec les extrêmes et les tabous de la norme contemporaine, elles révèlent un certain nombre de vérités désagréables…,On peut dire qu’Isaacs est une sorte de moraliste des temps modernes, qui fait appel à notre sentiment collectif de culpabilité par rapport à la discordance entre la réalité du monde et ce que nous voudrions qu’il soit. Il nous donne à voir l’absurdité de cette Babel moderne.

A vrai dire, même si les œuvres ne sont pas dénuées d’humour, les sollicitations provoquées par les propositions de John Isaacs ne sont pas très agréables. On les prend comme des gifles, des renvois intempestifs à notre idéalisme par encore mort mais englouti sous la vanité. Elles nous obligent à revoir notre compréhension du monde moderne et notre morale. Elles nous invitent – par leur force – à nous reconnecter à l’universalité des sentiments et des espoirs, qui pourrait nous sauver de l’absurdité… C’est noir, fort, puissant, intriguant, dérangeant, et, pour ce faire, volontairement hors esthétique.

  • John Isaacs
  • The closest I ever came to you
  • AEROPLASTICS contemporary
  • Bruxelles

Paru en 2012 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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