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Expos

Cy Twombly, polaroïds

E_0000784647Le grand Cy Twombly, décédé en juillet dernier à Rome, où il vivait depuis 1957, a aujourd’hui les honneurs du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, avec ses polaroïds retravaillés. La photographie, cette facette méconnue de son travail, l’occupe depuis les années 50. Cy Twombly commence alors qu’il était étudiant et ne lâche plus son appareil de toute sa carrière. Mais ce n’est que dans les années 90 que le public découvre ce travail, grâce à des expositions dans des galeries et des publications.

Toutes les photos de l’exposition ont été prises avec un appareil à polaroïd, puis agrandies et imprimées selon une technique spéciale d’impression à sec et reproduites en quantité limitée. Ce procédé développé par l’artiste lui-même confère aux clichés un aspect voilé et un grain épais. De plus, c’est lui aussi qui a sélectionné les clichés de l’exposition. À la demande des éditions Schirmer/Mosel, Twombly choisit plus de cent polaroïds inédits pour un catalogue publié peu avant son décès, le 5 juillet 2011. Cette sélection fait l’objet d’une exposition itinérante qui a déjà été présentée au  Museum Brandhorst  de Munich et au Museum für Gegenwartskunst, en Allemagne.

Né en 1928 à Lexington en Virgine, Cy Twombly étudie à Boston, New York et en Caroline du Nord. Dans les années 50, il devient la figure emblématique d’un groupe d’artistes new-yorkais, dont Robert Rauschenberg et Jasper Johns. Son style très personnel développe sur grands formats une iconographie à la fois expressionniste et abstraite. Par le biais de l’action painting, il couvre la toile de calligraphies qui oscillent entre peinture et dessin. Son geste, essentiel, trace en profondeur une archéologie de l’émotion, de la sensation, du sentiment flou et confus qui émerge de l’inconscient. Il puise son inspiration dans la mythologie gréco-romaine, l’histoire de l’art, la psychanalyse, la poésie, ainsi que dans les paysages et les couleurs qui l’entourent. Twombly peint la lente transformation intérieure, l’état mystérieux et presque indescriptible qui précède les émotions. Les couleurs sont importantes, avec beaucoup de rouges, du noir en traits fins, l’espace laissé blanc et vide de la toile, des petites constellations groupées.

Polaroïds agrandis

« Ca tombe, ça pleut finement, cela se couche comme des herbes, cela rature par désoeuvrement, comme s’il s’agissait de rendre visible le temps, le tremblement du temps. » dit Roland Barthes de Twombly. Et c’est comme cela aussi dans ses photographies. Il est extrêmement intéressant de découvrir l’œuvre photographique de Twombly. En effet, c’est comme si nous étions projetés à l’intérieur de l’œil de l’artiste. Car même si ses toiles ne sont pas descriptives, nous pouvons découvrir à travers ses photographies la Camera Obscura de celles-ci. Il ne s’agit absolument pas de photos préparatoires. Ces clichés sont une œuvre parallèle à la peinture. Comme dans ses toiles, la lumière y est essentielle. D’elle émane la réalité des objets.

imagesAgrandis – donc un peu flous, retravaillés pour faire sortir les jaunes, ou les blancs, ou les roses, imprimés en petite série, les polaroïds de Twombly sont accrochés ici par thème. Voici des fleurs, à savoir des pétales encore accrochés au cœur de la fleur ou tombés sur la table, qui font comme des lettres… Voici des fruits dont les jaunes et les oranges font comme des taches très picturales… Voici des choux donc les feuilles dentelées semblent éternelles et puissantes, sur leur fond fondu par la surexposition. Plus loin des vues rapprochées d’atelier font comme des compositions abstraites. Un pot et des pinceaux semblent un bouquet de tiges. Une paire de pantoufles perd sa signification, on voit entre elles un pistil blanc.

En 1951, à Tétouan, au Maroc, il prend en photos des nappes blanches dont les plis tombants font des cosmologies poétiques. Puis des paysages, des lacs, des arbres… Par le grain épais, la surexposition, les blancs, les couleurs poussées en avant, Cy Twombly traque les rythmes entre les pleins et les creux. Il dépouille de toutes significations ce qu’il photographie, pour en extraire une essence… Cette essence qu’il découpe en petits fragments… qui seront, il semble, jetés sur la toile. Ainsi, ses photographies n’illustrent pas son travail de peintre. Elles se trouvent juste à côté, et émergent d’une même obsession à saisir l’essentiel. C’est profond, poétique, intense.

L’exposition comprend un portait cinématographique intime, « Edwin Parker », réalisé par l’artiste britannique Tacita Dean. Celle-ci a dédié son film à Edwin Parker, le vrai prénom de Twombly (« Cy » étant son surnom en famille). Avec son film, Tacita Dean offre une plongée exceptionnelle dans la vie de l’artiste. La caméra suit Cy Twombly alors qu’il observe ses tableaux dans son atelier, lit son courrier, regarde à travers ses stores la circulation dans sa ville natale, ou alors qu’il est à table avec de vieux amis et commande un repas.

  • Cy Twombly
  • Photographs 1951-2010
  • Palais des Beaux-Arts
  • Bruxelles

Paru en 2012 dans L’Echo 

 

 

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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