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Ailleurs, Expos, Lieux d'Art

« Wim Delvoye pour les nuls »

Il est beaucoup plus amusant de rencontrer Wim Delvoye en vrai, virevoltant dans les appartements Napoléon III du Louvre, qu’il a parsemé de cochons en tapis iraniens de soie et de Christ en croix et autres sculptures tordues comme des filaments d’ADN, que d’essayer de comprendre son univers devant une peau de cochon tatoué accrochée toute seule au mur blanc d’une galerie.

wim-delvoye-1flowHumour belge, désinvolture élégante et parler frontal à la flamande ont de quoi désarçonner les Parisiennes et les Parisiens qui font avec lui la visite d’ouverture de son exposition au Louvre. Mêlant un second degré 100% belge, une incapacité à se prendre au sérieux et l’orgueil bien compréhensible d’un artiste arrivé, Delvoye sous-titre et commente les œuvres sélectionnées et incrustées comme des contre points dans le musée. C’est beau, tendu et léger, et ironique à la fois. Deux ans après l’exposition dans les jardins du musée Rodin, Paris l’accueille au centre de la pyramide de Pei, où est installé un « Suppo » de 11m de haut, en acier découpé et dentelles gothique. C’est l’artiste lui-même qui a choisi le département des objets d’art et les appartements Napoléon III pour y installer une trentaine d’œuvres récentes. Ses sculptures sont installées sur le mobilier, dans les vitrines ou encore sur les tapis ou le long de l’escalier du Ministre. Un grand vitrail est présenté dans l’escalier Lefuel et une chapelle en métal entre en résonnance avec les tapisseries de la salle d’Anne de Bretagne.

Réjouissante surprise de voir les œuvres de Delvoye dialoguer avec une grande cohérence avec les objets anciens. Ca marche ! Et pas qu’un peu. En plus, la tension entre les époques, atténuée pourtant par l’emploi de techniques et savoirs-faire traditionnels (faïence, bronze,…), reste vive et porteuse de sens.

Né en 1965 en Flandre, l’artiste plasticien est connu pour son installation Cloaca, qui, avec l’apparent sérieux d’un laboratoire scientifique, reproduit le processus de la digestion. L’artiste était à l’honneur en 2009 à la Collection Peggy Guggenheim à Venise, en 2010 au musée Rodin à Paris et en 2011 au palais des Beaux-Arts de Bruxelles. A l’occasion de l’exposition du Louvre, paraît au Fonds Mercator une magnifique monographie de l’artiste.

L’invitation faite à Wim Delvoye, qui entretient des relations fortes avec l’Art ancien, tant par la « copie » que par l’acquisition d’œuvres pour sa propre collection, était naturelle. Fondant sa démarche sur l’appropriation et l’excrétion et sur le mélange des genres, des époques et des catégories, Delvoye digère les éléments décoratifs du gothique, de la sculpture académique de 19ème, aussi bien que l’imagerie populaire de Walt Disney – petit, il voulait devenir Walt Disney… et les images issues de la publicité – La Vache qui Rit, Monsieur Propre, etc… Détail important qui contrecarre son esprit de légèreté et de dérision : sa prédilection pour le travail manuel et la tradition : le vitrail, le bleu de Delft, la sculpture sur bois, la technique du ciseleur ou du fondeur, la faïence ou le travail des peaux.

Torsions-réappropriations

A partir de sculptures de Mathurin-Moreau du 19ème, Delvoye a travaillé sur ordinateur à déformer la sculpture, en créant une spirale, une torsion qui semble sans fin. Deux imposantes sculptures en bronze sont exposées aux fenêtres de l’escalier du Minsitre. Deux autres dans un long couloir aux murs tendus de tissus et de bois dorures et aux sols recouverts de tapis. « J’aime l’idée de l’ADN, ou de la végétalisation : un mythe, ce couple représenté, qui devient plante. » explique l’artiste.

Plus loin, à propos de ses scies circulaires peintes en bleu de Delft, qu’il a placé dans les vitrines au milieu d’objets anciens: « Ce qui est super, c’est l’idée qu’on  les loupe! »

Vous utilisez des savoir-faire traditionnels, en vous adressant à une faïencerie, une fonderie, etc… « Je me comporte comme une entreprise responsable. Je choisis les meilleurs pour développer mes idées. La règle aujourd’hui c’est de créer une œuvre en 5 minutes, pour qu’elle soit vendue en 5 jours sur un salon d’art contemporain. Moi, j’utilise la technique des meilleurs et je travaille longuement. »

Vous employez combien de personnes dans votre « entreprise » ?

« J’ai une équipe de 8 personnes qui sont des délégateurs. Ils m’aident à déléguer. Puis nous travaillons pour chaque projet avec des ouvriers et des artisans. »

Que pensez-vous de cette invitation à exposer au Louvre ?

« L’art contemporain est le grand vainqueur, aujourd’hui. C’est une mode, c’est vrai. Mais même Le Louvre a besoin de l’art contemporain. Vous vous rendez compte ? Mais aussi, Le Louvre, c’est une marque. Une marque forte, comme Paris. J’aimerais être une marque aussi forte ! L’art contemporain est peut-être à la mode, mais ça montre aussi comment l’art contemporain est devenu le préféré. C’est assez effrayant, cette culmination. Que va-t il se passer, après ? Je me prépare pour une situation normalisée où l’art contemporain aura repris sa place parmi les autres époques. »

Aimez-vous voir votre travail intégré dans les salles d’Art ancien ?

« Il s’agit d’une compétition avec le passé, pas d’un hommage ! J’aime les musées  d’Art ancien, je peux me spécialiser en musées d’Art ancien ! J’ai bien regardé et analysé toutes les œuvres qui m’entourent ici, je les connais, je peux vous en parler… je peux même vous donner une estimation pour chaque objet. C’est génial d’exposer ici, il y a des milliers de personnes qui vont passer, « des mamans et des papas » , qui vont louper quelques pièces, qui ne vont pas faire la différence. C’est génial ! Cette exposition, c’est Wim Delvoye pour les nuls ! »

Qu’aimez-vous particulièrement dans ces salles ?

« Ici au Louvre, on trouve des tableaux, des œuvres, qui sont libres des gossips, des marchés, des attentes financières. Vous savez, les murs tout blancs d’une galerie d’art contemporain sont plus kitch que ces murs peints, sculptés et dorés Napoléon III. »

Vous collectionnez toujours de l’Art ancien ?

« Avec l’argent de la vente d’une petite œuvre, j’ai pu acheter tout le catalogue d’une salle de vente : des meubles anciens du 15ème et  du 16ème siècle. Je trouve ça incroyable et scandaleux, que ces meubles soient aussi bon marché. Aujourd’hui, les gens sont amateurs de marques, pas d’art. »

Dans la salle à manger, sur une longue table, des crucifix enroulés forme des anneaux de bronze argenté. Qu’en est-il de cette déformation que vous infliger au corps du Christ ?

« Le corps suit la croix. C’est la croix qui m’intéresse, cette forme géométrique minimale, très présente dans l’art minimal du 20ème siècle. Aujourd’hui, tout doit suivre cet art minimal. Le corps du Christ suit la torsion que je donne à la croix, il devient collatéral avec la forme de la croix : il s’agit d’une recherche géométrique. »

Et Tim, œuvre vivante qui pose avec le dos tatoué, assis sur un siège recouvert de velours damassé ?

« Ce qui l’intéresse, c’est l’opposition entre l’univers populaire du tatouage – rue, morbidité de la peau, comme support non permanent- et le monde du pouvoir qu’illustre le cadre dans lequel on se trouve – bois sculptés, dorures, meubles et tapis-. L’opposition entre populaire et exclusif, grand et petit, riche et pauvre… Je pose la question : est-ce que ces décors 19ème, c’est moral ? En fait, je suis un agent double. Je suis fasciné par la violence du monde. En 1871, Le Louvre est été brûlé par La Commune. Il se passe la même chose aujourd’hui, par exemple durant les émeutes à Londres. »

Plus loin dans uns salle comportant un trône

« Les lapins pantoufles n’ont pas pu arriver pour l’exposition parce qu’on a écrit « lapins », plutôt que « pantoufles » sur les documents d’accès aux salles. Ils ne sont donc pas là, ils sont  en quarantaine ! »

Avez-vous proposé « Cloaca » à la commissaire ?

« Oui, pour le sport, mais je suis content que cela ait été refusé car je n’ai plus envie de travailler avec les machines. J’ai donné la preuve que je pouvais faire du scatologique, du subversif, avec Cloaca et avec les cochons tatoués. Aujourd’hui je veux faire la beauté, je veux faire des œuvres qui prennent du temps. C’est bien plus dangereux en fait, ce que je propose aujourd’hui. »

www.lelouvre.fr

 

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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