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Galeries

Filiations ambigües

photoAu départ, il y a un visage étrange, un visage d’homme, aux yeux enfoncés, nez droit, crâne nu et menton carré. Il surmonte des corps nus et beiges, répétitifs. Ce personnage, c’est le leitmotiv d’Eric Kengen. Sur toiles marouflées sur panneau, à l’acrylique parfois rehaussé d’huile, il peint sans relâche cet étrange personnage, seul ou en duo avec lui-même.

Dans l’exposition à voir aujourd’hui à la galerie Zedes, on découvre une série de toiles carrées de 50 x 50 cm. Telles des cases narratives, elles semblent chacune raconter un épisode de la vie de ce personnage. Là il court, ici, il entoure son jumeau de ses bras. Ses attitudes d’abandon, de lascivité, de tendresse, avec son jumeau, ou son double plus grand ou plus petit, raconte le lien, la relation, l’affectif. Mais toujours avec une étrangeté un peu dérangeante. Comme si le peintre lui-même n’y croyait pas trop.

Ainsi, sur un petit format, un personnage au corps enfantin sort de terre, et y laisse une trace en creux. Un autre, les jambes pliées, tient sur les genoux son double plus petit, son fils, sans doute. Va t-il le lâcher, ou va t-il le retenir ?

A fond de la galerie, une splendide toile de plus de 6M de long présente de nombreux personnages, toujours avec ce même visage : courant, se ployant, restant là ou en mouvement.  Le regard passe de l’un à l’autre, on peut voir et comprendre qu’ils sont en relation, certains ont des gestes, des connivences, entre eux. D’autres paraissent si solitaires. Tous ont les yeux vides, inexpressifs. Tendresse, fidélité, filiation, instance paternelle, sensualité, fratries y ont leur part. Sont-ils les multiples facettes de la même et unique personne ? C’est descriptif, doux et étrange. Intuitif et presque comme une prière : « Sauvez-moi », disent tous les personnages. « Emmenez-moi. »

Techniquement, on sent le plaisir du peintre qui manie des couleurs douces, passées et des textures délicates… Après un parcours scolaire lapidaire, Eric Kengen, né en 1952, exerce divers petits métiers,

tout en gardant une pratique continue du dessin. En 1982, plusieurs rencontres l’amènent à une première exposition qui lui permet dès ce moment de faire de la peinture son unique activité. Peindre sera donc pour l’artiste un lieu de construction de soi. Au fil des ans se développe un univers singulier d’affects, une syntaxe de gestes anciens, de liens et de prises de corps, plaçés sous le signe de l’ambiguïté et de l’irrésolu. C’est frontal, clair, précis et mystérieux, dans le même moment.

Eric Kengen

Zedes Art Gallery

Bruxelles

Jusqu’au 30 juin

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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