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Ailleurs, Lieux d'Art

Un homme, une femme, des corps

A Paris, deux expositions appréhendent la représentation du corps féminin à deux époques différentes. Une vision masculine, à l’aube du 20è siècle, celle de Degas et une vision féminine, au 17 ème, celle d’Artemisia Gentileschi.

Le corps féminin à l’orée du 20è siècle

imagesAlors que certains thèmes récurrents de l’œuvre de Degas (1834 – 1917) ont été abondamment présentés (la danse les scènes de genre, les courses de chevaux), le nu, qui y tient une place tout aussi importante, n’a pas fait l’objet de l’attention qu’il mérite. La représentation de corps nus est une constante au long de la carrière de Degas, qui revient inlassablement sur certains motifs, n’hésitant pas à reprendre certaines poses à plusieurs décennies d’intervalle.

Avec son travail sur le nu, Degas fait la synthèse de l’enseignement classique qu’il a reçu et de l’art des grands maîtres qu’il admire, tout en élaborant des formules plastiques en conformité avec son époque. Il sera admiré par Bonnard, Matisse et Picasso.

L’exposition est structurée en sept parties : les jeunes années académiques, ses projets de tableaux pour le salon des « Scènes de guerre du Moyen âge », les scènes dans les maisons closes… mettant en lumière les ruptures et les continuités au cours de près de 50 ans d’activité artistique.  En dessinant les corps des prostituées, il rompt avec les formes idéales académiques ou des nus classiques. Il représente des femmes grotesques, grasses mais non avilies. Pourtant non agissantes, puisque dans l’attente du client. Plus tard, il offre à voir le corps ausculté, représentant des femmes nues dans leurs activités quotidiennes : toilette, coiffure. Ainsi, « Femme sortant du bain », en 1877: l’intimité du thème est renforcée par la composition, la porte évoquée au premier plan donnant l’impression d’une scène volée.

293567994Une grande salle présente les danseuses, esquissées en glaise, ou en cire et reproduites en bronze. Les corps se sont affinés, c’est infiniment gracieux, élégant. Plus tard encore, dans les années 1880, Degas propose un rendu naturaliste du corps, il exploite les capacités expressives de celui-ci, avec, par exemple : « Femme à sa toilette s’essuyant le pied gauche »,   « Le tub ». Ici, la composition devient presque géométrique : arrondi du dos répond au cercle formé par le tub, rappel de ce cercle avec quelques cruches à l’avant. Le rendu de la carnation, au pastel, les couleurs franches, la simplicité dans le choix des celles-ci et de ce qui est à dire : peau, métal du tub, arrière fond, bois de la table, sont devenus extrêmement modernes. Il s’agit d’une évocation plutôt que d’une description. Dans les dernières années, Degas, qui souffre des yeux, simplifie encore son trait, et utilise des couleurs plus vives. Le sujet, bien que toujours complètement incarné dans sa représentation, ne constitue plus le défi majeur. Ce qui occupe Degas, c’est la composition. Il capte une émotion, plutôt que l’exactitude anatomique.

C’est passionnant de voir ce panorama de nus, jamais montrés en un ensemble. Ce qui s’y dit aujourd’hui (et qui a sans doute échappé à l’artiste à l’époque) c’est une perception subtile, entre les lignes, du déploiement de la place de la femme dans la société d’alors. Ainsi dans les années 1870, Degas représente des femmes blessées, tombées, pliées, violentées, dans des scènes de guerre et de violence. Puis, passant par la représentation des prostituées, femmes objets par excellence, il déplie petit à petit le corps féminin (postures sortant du bain, se lavant, se coiffant…). Viennent ensuite les danseuses, qui s’étirent, se déplient : le corps se redresse, les bras se lèvent, les épaules s’ouvrent. La femme devient sujet agissant. Plus tard, bien qu’il continue à représenter la femme repliée sur elle-même, elle a acquis une présence, une puissance. Le corps n’est plus qu’un motif. Ainsi, il a transcrit ce qui se mettait en place durant son époque : le passage de la femme soumise, engoncée dans un statut inférieur, vers une femme unifiée, détachée, sujet indépendant, capable de se tenir debout seule, et même de danser.

Artémisia, femme puissante

493px-GENTILESCHI_JudithFille d’Orazio Gentileschi, peintre toscan résidant à Rome, Artémisia (1593 – 1654) est une peintre remarquable dont la carrière a été occultée au fil du temps par son histoire personnelle tragique. L’exposition à voir aujourd’hui au musée Maillol rend largement sa place à cette peintre pleine d’audace et de puissance. A 17 ans, elle est violée par un ami et collaborateur de son père. Pour des raisons d’ordre moral mais aussi par intérêt, Orazio Gentileschi décide de dénoncer Tassi et de rendre publique la violence subie par sa fille.

Quelle idée Orazio a-t-il eu de transmettre les secrets de son art à sa fille ?  Quelle folie ? Considérée comme mineure à vie, une femme ne peut pas signe de contrat, ne peut pas acheter ses couleurs, ni recevoir un paiement, ni détenir un passeport, ni voyager seule. Elle doit être unie à un homme qui exerce la même profession qu’elle. Artemisia est la seule apprentie de son père de sexe féminin. L’étrangeté de son statut dans ce monde d’hommes, les bruits qui courent sur sa beauté et son talent suscitent curiosité et jalousie. A une époque où la justice interdit aux peintres de déshabiller leurs modèles, les courtisanes vendent grassement leur temps de pose. Leurs tarifs sont proportionnels aux risques. Heureux Orazio qui dispose de sa propre fille pour représenter Suzanne nue, et l’observer aussi longtemps qu’il lui plaira sans qu’il lui en coûte rien.

Cette fille, infiniment plus douée que ses garçons, il la forme depuis l’enfance. Elle peint pour lui les commandes les plus pressées. Or, ce bien, explique Orazio au pape, va être abîmé par son collaborateur, Tassi. Le procès intenté par Orazio s’ouvre, la descente aux enfers d’Artemisia commence. L’humiliation est totale. Elle va durer les neuf mois du procès et marquera profondément sa vie et sa carrière. Elle se marie ensuite avec un peintre médiocre, qui accepte de s’unir à cette femme déshonorée.

Gentileschi_Artemisa_Danae_Sait_LouisFuyant Rome pour Florence, elle est acceptée à l’Academia del Designo, elle en obtient tous les privilèges réservés aux hommes. Elle a 23 ans, elle est la première académicienne de toute l’histoire de Florence. A cette appartenance elle devra sa liberté. Elle peut revenir à Rome, la tête haute, descendre à Naples et y ouvrir un atelier qui sera réputé internationalement, monter à Gênes, puis Venise et même jusqu’à Londres de 45 à 47 ans.

Douée d’une personnalité forte et conquérante, elle deviendra un symbole pour les féministes du 20è siècle. Il est vrai que les femmes puissantes et héroïques peuplent les toiles d’Artemisia : Judith, Cléopatre, Bethsabée, Suzanne… Ainsi, le tableau « Judith et Holophène » : Judith, veuve d’un général tué par Holophène, se rend la nuit avec sa servante dans la tente du général oppresseur et lui tranche la tête. Ce thème sera repris dans de nombreuses versions tout au long de la vie d’Artemisia.

Dans de nombreuses toiles, elle se peint elle-même. Visage rond, regard enfantin, formes puissantes, carnation pâle. La composition, le rendu des étoffes, les postures de ses personnages sont celles du baroque européen en vogue à l’époque. Mais on peut y voir aussi une incarnation puissante et personnelle d’une peintre qui se représente elle-même et par là, analyse et donne à voir sa perception du corps, sa recherche d’identité en tant que femme, ses questionnements et les pouvoirs qu’elle sait posséder. S’y voient de nombreuses émotions, de l’effroi de ses jeunes années, toujours visible dans le regard, à l’assurance de sa vie d’adulte, la place qu’elle a acquis, en passant par une grande sensualité évoquées par les formes du corps féminin et les rosés de sa chair (Voir l’étonnante « Danaé » qui se pâme sous une pluie de pièces d’or). A la fin de sa vie, elle est devenue une peintre internationalement reconnue, a qui on fait livrer du lapis-lazuli – plus cher de l’or, pour le bleu de ses toiles.

En avril 2011, 30 lettres d’Artemisia à son mari et à son amant ont été retrouvées par hasard dans des archives privées à Florence… Quel merveilleux présage à l’exposition alors en construction ! Cinq sont à voir dans le parcours. 

Paru en 2012 dans L’Echo

 

http://www.thalys.com

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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