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Per Kirkeby, géologue de la couleur

url« Je ne suis pas un peintre danois, je suis un peintre vivant au Danemark. » Ainsi démarre la visite dans l’atelier de Per Kirkeby, dans la banlieue de Copenhague, un après-midi pluvieux de décembre. Ce peintre né en 1938 n’a jamais dérogé à sa propre règle, peignant sans discontinuer, dans un rapport physique et rapproché avec son support, en des évocations moins descriptives qu’abstraites, puis oniriques, inclassables et puissantes.  Dans une sorte d’attitude autiste, creusant sa propre voie sans regarder ni derrière (l’histoire de l’art), ni sur les côtés (les autres artistes), Per Kirkeby peint depuis plus de 40 ans. Sa personnalité, son travail et la place de celui-ci dans l’art actuel semblent être une métaphore entière et partielle du Danemark.

Per Kirkeby nous donne une clé passionnante de compréhension de ce pays où il vit, qui vient de prendre la présidence tournante de l’Union Européenne. Copenhague, qui assure pour la septième fois la présidence, succède à Varsovie en toute discrétion. Ce royaume de 5,6 millions d’habitants se retrouve en première ligne face à cette crise, bien que l’importance de la présidence tournante décline depuis qu’il existe un président permanent du Conseil Européen. Cette présidence est aussi l’occasion d’offrir aux Bruxellois une visibilité sur quelques facettes culturelles majeures du Danemark. On pourra voir la première exposition monographique de Per Kirkeby en Belgique, une présentation du design danois, un atelier de cinéma pour enfants en provenance de l’Institut du Film Danois de Copenhague, …

L’atelier

prev_pfile172784_activity11527Retour dans la maison de Kirkeby. L’artiste nous reçoit avec sa compagne, autour d’une table de goûter dressée pour nous. Tout est là : l’accueil danois, mêlant générosité, chaleur et un brin de méfiance. Pourtant, grâce à notre statut d’étrangers sans doute, nous aurons l’occasion d’entendre l’artiste parler longuement de son travail. Chose rare pour Kirkeby, qui dit : « Ce n’est pas moi que vous devez interviewer mais mes peintures ».

Au bout d’une longue et sublime bibliothèque – dans laquelle on s’arrêterait bien quelques mois- : rayonnages accueillants plus de 6000 ouvrages, surmontant de nombreux tiroirs à dessins… un bâtiment a été ajouté, vaste cube à l’éclairage zénithal dont les murs sont tapissés de toiles en cours de réalisation. Pots de peintures, taches sur le sol, tubes de couleur, ouverts, écrasés, sur une table : livres ouverts sur des natures mortes de la Renaissance. Un vieux fauteuil défoncé, une paire de chaussures couvertes de peinture…

Per Kirkeby peint ici (ou dans son atelier situé sur une île au nord du pays et dans sa maison en Italie). Quatre toiles sur cadre, une grande toile directement épinglée sur le  mur, trois panneaux de mdf posés sur le sol. Sur la grande toile, une composition abstraite qui dit un sous-bois, des éclats de lumière ou des reflets dans les eaux sombres d’un lac. On pourrait, sans fin, développer une description poétique, romantique et onirique de chaque toile de Kirkeby. Dire ce qu’on y voit, ce qu’elle suggère, formellement et émotionnellement. Pourtant, ce n’est pas de ça qu’il s’agit. C’est infiniment plus mystérieux. Réalisées en de nombreuses couches, comme des strates, souvent en un temps très long, les toiles Kirkeby ressemblent en fait à des fouilles archéologiques, à un alphabet inconnu, ou à une recherche de la réalité profonde, mystérieuse et immense de la nature comme entité qui nous dépasse.

Confronté, dans les années 60, au Minimal Art, Kirkeby s’est servi de cette expérience pour revenir à l’essence des choses, à la structure qui les sous-tend. « Une bonne peinture a sa propre structure. La peinture, c’est le dernier degré de l’espace, explique l’artiste. Quand je commence une nouvelle toile, c’est parfois de manière très formelle ou à partir d’un élément graphique. Mais aussi, parfois, à partir d’une émotion. »

Né en 1938, il commence l’école à la fin de la guerre, en 1945. Il étudie la géologie, mais peint chaque jour après les cours. Dans les années 60, pris frontalement par le mouvement abstrait et l’annonce de la « disparition de la peinture », il maintient son propos.

Kirkeby géologue

prev_pfile172790_activity11527De sa formation de géologue et des voyages qu’il a faits – notamment au Groenland – en tant que géologue, il a ramené de nombreux dessins, croquis scientifiques. Ces descriptions visuelles de falaises, de roches, de sédiments, de strates, de minéraux, on les retrouve encore aujourd’hui dans ses toiles.

Il s’inspire aussi des natures mortes de la Renaissance. Ainsi, ses toiles semblent être le stade suivant de ce bol de fruits, de ce verre sur lequel se reflète la lumière, de ce morceau de fromage sur lequel une mouche se pose. Les mêmes couleurs, mais tout est décomposé, repris, structuré comme un humus, un terreau. On s’enfonce dans un mystère : c’est bien pour cela qu’on ne peut parler d’abstraction. « Tant que je peux expliquer pourquoi les choses sont à une certaine place dans mes toiles, j’estime que ce n’est pas bon. Il faut que ça lâche, que ça devienne un mystère. », dit Kirkeby.

prev_pfile172793_activity11527Kirkeby sculpte d’étranges monolithes de bronze, ainsi que des pavillons de brique, comme des temples ou des labyrinthes hors du temps. Il en existe une cinquantaine en Europe, dont un au Middelheim, à Anvers. Il écrit, entre autres, des livres de réflexion sur l’art. L’artiste a réalisé les tableaux d’introduction des différents chapitres du film « Breaking the waves » de son ami Lars von Trier ainsi que le générique de « Dancer in the dark ».

Kurt Schwitters

Bozar expose à côté des 180 œuvres de Kirkeby une dizaine de ces « Forbidden paintings » de Kurt Schwitters. Dans les années 60 il se passionne pour les paysages peints dans les années 30 par l’Allemand Kurt Schwitters (1887-1948), en exil en Norvège. Schwitters a incarné l’esprit individualiste et anarchiste du mouvement Dada, dont il fut l’un des principaux animateurs de Hanovre. En parallèle à Dada, il a créé un mouvement qu’il a appelé « Merz ». Très rarement montrés, les paysages norvégiens, simplement figuratifs, sont perçus comme une curiosité, voire comme un sujet d’embarras. Cette vaste partie réaliste de l’œuvre de Schwitters a été largement passée sous silence dans les livres et les catalogues parus à partir de la fin des années 1950. Kirkeby prit bonne note de la grande liberté de la démarche de Schwitters et se trouva conforté dans son cheminement entre peinture, constructions en briques, bronzes et littérature.

  • Per Kirkeby
  • And the « Forbidden Paintings » of Kurt Schwitters
  • Palais des Beaux-Arts / Circuit Ravenstein
  • Bruxelles

A Copenhague

Louisiana (du prénom des trois épouses – qui s’appelaient toutes Louise ! – du premier propriétaire de cette maison de vacances construite en 1855) est un musée privé initié en 1958, à parti d’une collection d’artistes Danois. Dès les années 60, il s’ouvre à des artistes étrangers. Au départ d’une maison au bord de l’eau, il s’est agrandi au fil des années pour devenir un vaste musée, doté de plusieurs bâtiments et d’un parc de sculptures, qui défient fièrement le vent et les brumes salées. Ainsi, deux sublimes sculptures de Henry Moore et deux Calder sont placés à quelques pas des rochers et des vagues. On peut aussi y voir un haut bronze de Per Kirkeby. A l’intérieur, une remarquable collection permanente (dont quelques toiles de Per Kirkeby) et des expositions temporaires d’artistes tels que Ai Weiwei, Louise Bourgeois, etc.

 http://www.louisiana.dk

Court-métrages pour les petits

Dans le cadre de la présidence du Danemark, un atelier de cinéma pour enfants est ouvert à Bozar. En une journée, ils pourront découvrir de manière ludique et créative le monde du septième art. Ils pourront concevoir leur propre court-métrage, dans un studio articulé autour d’une voiture, dans laquelle on se place pour jouer une scène, en choisissant le paysage d’arrière-fond : course-poursuite, route de nuit…

Palais des Beaux-Arts

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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