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Ailleurs, Lieux d'Art

Le premier affichiste

image_previewEntendez-vous la musique ? Entendez-vous chanter le ténor de comédie ? Les tambours et les trompettes acides du cirque ? Voyez-vous ce lion et ce tigre féroces, les acrobates chinois qui se plient et se tordent, les clowns, cette gracieuse écuyère et son cheval, la trapéziste ? Et cette femme, sautillant, le dos cambré, les bras et les jambes lancés dans une danse joyeuse et volubile, toujours le même visage : joues rondes, petite bouche rouge, cheveux blonds frisés, comme une signature ? Ca danse, ça se trémousse, le buste ployé, les cheveux presque défaits, gaie, frivole et sensuelle. Voyez-vous cette robe jaune, cet envol de fleurs et de rubans, les petites chaussures à talons qui semblent bouger, taper sur le sol en rythme ? Pouvez-vous résistez au tourbillon de voiles rouge, jaune et orange de Loïe Fuller aux Folies Bergères ? Admirez la joie du bambin, les bras levés, à califourchon sur son cheval de bois, annonçant si frontalement et clairement : « Jouets, aux Buttes-Chaumont » ! Et cette femme en robe rouge écarlate, qui danse à s’envoler sur l’affiche du théâtre de le Tour Eiffel ! C’est le printemps toute l’année dans les affiches et illustrations de Jules Chéret, affichiste prolifique dont le musée d’Ixelles propose une belle rétrospective.

La carrière de Jules Chéret s’inscrit dans le contexte économique de la seconde révolution industrielle. La fin du 19è siècle ouvre l’ère de l’image, avec la diffusion massive d’illustrations, rendue possible par le développement des techniques d’imprimerie, en particulier la lithographie. L’illustration est omni-présente dans la vie quotidienne : journaux, livres, affiches, menus, éventails, étiquettes… La libéralisation de la presse, l’émergence du chemin de fer et des grands magasins contribue à l’intensification des échanges et à l’élargissement des marchés, créant une demande toujours plus grande pour l’affiche et l’illustration.

Apprenti lithographe à Paris, Chéret dessine des en-têtes de lettres et des images pieuses (les fameux chromos), dont on peut voir une belle série ici et il pressent que cette technique d’impression offre des possibilités d’applications inexploitées en France. Il s’installe à Londres en 1859. Il forme son regard au contact des oeuvres de Gainsborough ou Turner. Il découvre surtout la lithographie en couleurs et son utilisation industrielle, essentiellement dans le domaine naissant de l’affiche : les murs de Londres sont couverts d’affiches directement collées sur la brique ou le bois. C’est extrêmement nouveau. En revenant à Paris en 1866, Jules Chéret installe son imprimerie lithographique et propose les premières affiches de rue. Sa première affiche, La Biche au bois, rencontre un franc succès et marque les débuts d’une intense période créative. L’affiche artistique commerciale est née.

image_preview-1La critique perçoit très vite Chéret comme un novateur, non seulement parce qu’il invente une nouvelle forme d’art, mais surtout parce qu’il apporte un souffle d’air frais à la peinture engluée dans le conformisme stérile des choses tristes, selon la formule de l’écrivain J. K. Huysmans, au Salon de 1879, qui ajoute : « Chéret est un journaliste des murailles ». Il représente un art vivant, offert à tous. Les thèmes sont dictés par l’événement à annoncer (spectacle, théatre, cirque, commerces), mais l’iconographie si personnelle de Chéret, les couleurs vives, la joie de vivre qui s’en dégage, sont autant d’atouts pour attirer le regard.

Un redoutable dessinateur

Cet artiste considéré comme le père de l’affiche en couleur est un remarquable dessinateur, comme on peut le voir dans une série de dessins préparatoires présentés dans l’exposition. A voir aussi, les différentes étapes (passages couleurs) de réalisation d’une affiche en lithographie. Le geste vif de Chéret, sa grande aisance à dessiner y apparaît d’autant mieux.

imageJules Chéret insuffle un vent de modernité dans le Paris de La Belle Époque : ses affiches bouleversent le paysage urbain grâce au déferlement de couleurs éclatantes et de lignes ondoyantes. Le style de Chéret fascinera les milieux artistiques et littéraires de son temps. Il donnera d’ailleurs l’impulsion à l’importante vague affichiste développée par Toulouse-Lautrec ou Mucha.

Il est amusant de constater, aussi, que derrière le personnage à l’allure bourgeoise qu’on peut apercevoir sur les photos, se cache un homme qui mène une double vie, faisant des enfants avec sa maîtresse attitrée en même temps qu’il vit une vie de couple conventionnelle par ailleurs. Rien de surprenant, quand on regarde aujourd’hui avec un peu de distance historique, la joie sensuelle de ses affiches et dans la manière dont il représente le corps féminin.

De l’affiche au décor

Dans la deuxième partie de sa vie, Chéret se voit offrir l’occasion d’aborder la décoration intérieure à la demande du directeur du musée Grévin. En 1894, il peint le rideau de scène du petit théâtre du musée, ainsi que deux tableaux destinés à orner les dessus-de-porte de la propriété du directeur. En 1896, son rêve de participer au décor complet d’une demeure se réalise, aux côtés de Auguste Rodin, Alexandre Charpentier et Félix Bracquemond, pour la villa La Sapinière du baron Vitta à Evian. Suivront les salons de l’Hôtel de Ville de Paris, ou encore la préfecture de Nice. On retrouve dans ses fresques les couleurs chatoyantes, les compositions et les personnages emblématiques de ses affiches lancés dans des mouvements ascensionnels. En abordant le décor, Chéret ne change pas de style, il élargit sa vision en donnant enfin libre cours à son rêve. De redoutable illustrateur, il devient un artiste complet.

  • La Belle Epoque de Jules Chéret
  • Musée d’Ixelles
  • Bruxelles

Paru en 2012 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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