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Lieux d'Art, Portraits

Une passion reliée

Agé de 14 ans, le jeune Michel Wittock, pensionnaire à Maredsous, tombe en arrêt devant un livre présenté en vitrine d’une librairie bruxelloise spécialisée en livres anciens. Il s’agit d’un ouvrage « Les délices du Brabant », qui présente les châteaux et armoiries de cette région. Armé de son billet de 20 Fb, son argent de poche du mois, il entre dans la boutique. La libraire, touchée par l’aplomb du petit Michel qui lui demande le prix du livre, et voyant la somme qu’il tient dans sa main, le lui vend pour 20 Fb, soit 100 fois moins que sa valeur réelle. Elle ne regrettera pas son geste, puisque le bibliophile en herbe lui achètera des ouvrages durant plus de quinze années. Michel Wittock vient d’attraper le virus de la collection, qu’il déploiera durant plus de 60 ans et encore aujourd’hui.

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Michel Wittock, fondateur de la Bibliotheca Wittockiana, aujourd’hui âgé de 75 ans, est devenu, au fil de sa vie, le bibliophile, l’érudit et le collectionneur que tous, dans le monde feutré international du livre précieux, connaissent et apprécient. Aujourd’hui, pour assurer la pérennité de sa collection et de la Wittockiana, il fait don à la Fondation Roi Baudouin, via un fonds qui porte son nom et spécialement constitué, d’une partie importante et représentative de ses collections.

Retour sur le parcours de vie d’un passionné

Michel Wittock se marie très jeune, a 5 enfants et travaille dans l’entreprise familiale, spécialisée dans les textiles lourds. Il continue sa collection de reliures et livres anciens, qu’il enrichit dans les salles de vente et les librairies spécialisées, profitant de ses voyages d’affaires pour en découvrir en France, en Italie…. Les livres envahissent petit à petit la maison familiale : d’abord son bureau, puis le couloir, la chambre à coucher. Le jour où les caisses de livres arrivent dans la salle de jeux des enfants, son épouse, n’y tenant plus, lui propose, en boutade, de se faire construire une bibliothèque au fond du jardin.  Au fond, du jardin il y a un terrain de mini-foot, mais les enfants ont grandi…

En 1983, Michel Wittock inaugure, au fond de son jardin, sa Bibliotheca Wittockiana, construite par l’architecte Emmanuel de Callataÿ, et déployée en un grand coffre de béton enraciné dans le sol et s’ouvrant sur trois larges salles d’exposition, suivies de la réserve précieuse et ses rayonnages en bois laqués de rouge, œuvre de l’artiste décorateur Émile Veranneman. Les livres y sont conservés selon les normes en vigueur dans les musées.

La Bibliotheca Wittockiana connaît un déploiement qui dépasse les espérances et les ambitions de son fondateur. Les circonstances ont accéléré son destin : c’est devenu un lieu incontournable pour les bibliophiles. Douze ans après son ouverture, l’affluence des érudits, visiteurs et chercheurs impose un agrandissement des locaux. C’est le fils de Michel, Charly Wittock, devenu architecte, qui s’occupera de la réalisation du deuxième étage, inauguré en 1996.  Celui-ci, posé sur le premier niveau comme sur un socle, offre un espace de consultations, un espace d’exposition avec de larges vitrines et deux bureaux. En 2010, la bibliothèque est reconnue musée d’utilité publique par la Communauté française, qui lui alloue un modeste budget.

La collection elle-même démarre avec des ouvrages de généalogie, d’héraldique et de topographie belge.  Michel Wittock devient membre de la Société royale des bibliophiles et iconophiles de Belgique dont il assurera un temps la vice-présidence. En  1970, il découvre des reliures décorées exceptionnelles dans des collections publiques. L’attrait est immédiat. Wittock se constitue une bibliothèque spécialisée sur l’histoire de la reliure, vaste documentation qui compte à ce jour plusieurs milliers de volumes, comprenant des études, des catalogues d’expositions, de ventes publiques et de ventes à prix marqués.

Il commence à acquérir des exemples significatifs de reliures au décor élaboré de la Renaissance. Ensuite, sa passion le porte vers les reliures exécutées aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Dans une sorte de logique chronologique, le collectionneur découvre l’attrait du XXe siècle avec la rapide évolution des styles que va connaître cette époque : Art nouveau, Art déco, art figuratif, abstrait… Pour suivre, Michel Wittock va confier à des relieurs contemporains français et belges le soin d’habiller des livres choisis pour l’intérêt du texte, la qualité et l’élégance de l’impression. La démarche est nouvelle, le bibliophile se veut créateur : il choisit les livres et les artistes relieurs. La boucle est bouclée.

Au cours de ses pérégrinations de collectionneur, Michel Wittock entre dans une librairie spécialisée à Rome, et y rencontre, voici 25 ans, sa deuxième épouse, Fiammetta …  Voilà deux érudits et passionnés de livres, qui vont élaborer leurs passions communes entre Rome et Bruxelles…

« Il y a chez le collectionneur qui accumule avec passion des objets, une érudition, mais en même temps, une ambivalence. D’une part, un sentiment exclusif, une conscience du privilège que constitue l’accès à la connaissance et à la compréhension d’objets si éloignés des préoccupations communes, une volonté de les protéger de la destruction et de l’ignorance ; de l’autre, un désir de partager la compréhension de ces trésors auxquels l’heureuse fortune lui a donné accès, une envie d’en révéler à autrui le sens ou la beauté. »

C’est un fait, la plupart des collections ne survivent pas à leur propriétaire et sont dispersées. Cela inquiète Michel Wittock, qui désire assurer la pérennité du lieu Bibliotheca Wittockiana  et de sa collection. Aidé par son ami Sven Pitseys, bibliophile et juriste, il cherche et analyse les différents moyens d’y arriver. L’objectif de pérennisation est assorti d’une volonté de ne pas désavantager ses enfants et de régler le souci des droits de succession pour cette collection qui a pris énormément de valeur au fil du temps. Ainsi, l’éventualité d’une fondation privée est évoquée. Pour finir, le choix est fait de créer un fonds spécial à la Fondation Roi Baudouin.

Depuis 35 ans, cette Fondation, née en 1976 à l’occasion des vingt-cinq ans de règne du Roi Baudouin, est indépendante et pluraliste. Elle est habilitée à recevoir des dons, des donations et des legs. Ses domaines d’action sont nombreux : pauvreté et justice sociale, patrimoine, philanthropie, santé. Elle s’applique à être un partenaire extérieur et impartial qui offre le lien indispensable entre des personnes privées, avec leurs spécificités, et les domaines d’utilité publiques. Dès 2009, un dialogue fécond s’élabore avec Dominique Allard et Anne De Breuck, de la Fondation, et Michel Wittock. Ainsi, Michel Wittock fait don aujourd’hui d’une partie spécifique et représentative de sa collection à la Fondation Roi Baudouin. Ceux-ci seront gérés au travers d’un comité de gestion composé d’un membre de la famille Wittock (aujourd’hui, Michel), d’un représentant de la Fondation et d’une tierce personne désignée par les deux parties.

image1Dans ce fonds, on retrouvera : la collection entière de reliures contemporaines réalisées par des artistes belges ; une sélection de reliures, des origines à nos jours, réalisées par quelques grands maîtres de la reliure en Europe occidentale ; une collection d’almanachs de Gotha (de 1775 à 1944, date de sa dernière édition); un important fonds d’archives belges et françaises (dessins, maquettes et photos de reliures, fers à dorer…) ; le fonds Valère-Gille (ensemble de manuscrits et de correspondance autour du mouvement de la Jeune Belgique, conservé dans des coffrets réalisés par les étudiants en reliure de La Cambre) avec le mobilier créé par Paul Hankar ; le fonds Lucien Bonaparte ; une collection de livres illustrés flamands des XVIe et XVIIe siècles à caractère spirituel ; l’intégralité des livres de peintres inspirés par l’œuvre poétique de Pierre Lecuire, les livres d’artistes et les livres-objets ; ainsi que près de 15.000 ouvrages de documentation. Une exposition inaugure et célèbre la création de ce Fonds Michel Wittock et sera visible jusqu’en octobre à la Bibliotheca Wittockiana.

Laissons Michel Wittock conclure la belle histoire : « En laissant ainsi ces collections à mon pays, à ma communauté de vie, n’est-ce pas aussi pour moi une façon de lui témoigner ma gratitude pour avoir contribué à réaliser l’œuvre d’une vie ? »

  • Le Fonds Michel Wittock
  • De la passion au don
  • Bibliotheca Wittockiana
  • Bruxelles

Paru en 2011 dans L’Echo

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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