you're reading...
Expos, Lieux d'Art

Pudeurs et dévoilements

pudeurPas une semaine sans qu’un média occidental ne s’effraie du voile des femmes musulmanes. Symbole d’appartenance et expression d’une identité, signe d’humiliation ou de revendication, le voile suscite aujourd’hui bien des réactions. Au même moment, pas une minute sans qu’une télévision ou un abribus ne présente une publicité avec un corps de femme dénudée.

Cette nudité affichée et irréelle serait l’expression de la liberté des femmes modernes. Si l’on en croit les médias, la femme voilée serait finalement plus scandaleuse  qu’une femme nue, puisqu’elle provoque plus de débats. Incroyable renversement des valeurs quand on se souvient des obligations de dissimulations imposées aux femmes depuis des siècles. Dans la culture judéo-chrétienne, on oublie souvent que la représentation la plus sacrée de la femme dans la culture occidentale, la Vierge Marie, porte toujours un voile. De tous temps contraintes par des rituels, perruques, voiles, maquillages ou autres, les femmes ont déployé leur féminité dans un rôle défini par la société. Chez nous, il y a moins de 100 ans, une femme bien ne sortait pas dans la rue « en cheveux », c’est-à-dire sans chapeau.

Un voile ne fait pas d’une femme une esclave, comme la nudité d’une autre n’égale pas toujours l’épanouissement de celle-ci. Où se trouvent les femmes derrière ces réalités culturelles, ethnologiques ou sociologiques. Qu’en est-il de leur identité profonde ? Entre pudeurs et colères,  de nombreux artistes ont interrogé à travers le temps et surtout depuis le mouvement féministe des années 60-70, leur identité d’humain et le rapport au corps féminin.

Il aura fallu 50 années de plus pour que le sujet du corps des femmes comme support de leur identité puisse faire un sujet d’exposition collective à Bruxelles. La route est longue. De nombreux artistes, femmes et hommes, à commencer par Louise Bourgeois, décédée en mai 2010 à presque 99 ans et plus de 50 ans de carrière artistique, ont travaillé sur le sujet. Femme en colère s’il en est, elle interroge sans relâche sa relation à sa féminité et à la maternité. D’autres femmes artistes, comme Shadi Gadirian ou Nezaket Ekici,  issues de la civilisation orientale, mettent en tension leur culture d’origine et leur vie dans la culture occidentale qu’elles pratiquent en tant que femmes adultes. C’est à voir aujourd’hui à la Fondation Boghossian, au cours d’une exposition finement construite. C’est passionnant et bien mené, avec ce mélange qui fera sans doute au fil du temps le style de ce lieu, à savoir la présentation d’oeuvres d’art et de pièces de haut artisanat, comme dans les deux premières expositions.

L’histoire de la pudeur est complexe. Au travers du temps et des cultures, on lui a associé beaucoup d’autres valeurs dont l’innocence, la honte, le respect de soi et d’autrui, l’éducation et la loi, la religion, l’intimité et l’extériorité, la grâce, le regard des autres et le désir. Est-ce pour cela qu’à travers les siècles, celle-ci a été davantage attribuée aux femmes qu’aux hommes ?

Ouvertement féministe, Orlan est une des premières artistes à utiliser la chirurgie esthétique en la détournant. Dès les années 60, l’artiste interroge le statut du corps et les pressions politiques, religieuses ou sociales qui s’y inscrivent. Depuis ses débuts, son art, décrit comme « charnel », met en scène son propre corps qui se transforme et se déforme au gré des performances. Dans le grand hall de la Villa Empain, voici trois silhouettes drapées, vides de corps, oeuvres d’Orlan, « Robes sans corps », en résine et peinture, qui s’envolent.

pudeurs-coleres-femmes-L-YmFry5Dans la première salle, le propos de l’exposition est introduit, mixant une reproduction de la « Vierge à l’Enfant » de Jean Fouquet, du 15ème siècle, représentant Agnès Sorel,  maîtresse du roi Charles VII, le sein gauche rond comme une pomme, haut placé et dénudé, s’échappant d’un corsage lacé et à quelques centimètres du visage de Jésus. Quel étrange mélange entre un sujet religieux, un personnage historique et l’utilisation étonnamment moderne des couleurs. La deuxième pièce est une robe en flanelle et porcelaine. C’est en association avec la Manufacture de Sèvres que le styliste Hubert Barrère réalise cette robe, « Vierge de Sèvres », dont la flanelle bleue  rappelle la robe que porte la Vierge sur le tableau de Fouquet et dont le sein de porcelaine est le même que celui du « Bol sein polychrome » créé en 1787 pour la Laiterie de Rambouillet de Marie Antoinette. Toutes références historiques qui font vivre cette silhouette et la rendent unique.

Au rez toujours, plusieurs sculptures et installations de l’artiste italienne Maimouna Guerresi. Ayant développé un intérêt pour le soufisme, elle travaille les thèmes de la spiritualité féminine et du rapport entre sacré et corps féminin. Ses sculptures, poignantes et mystérieuses, présentent des femmes emballées dans leur voile ou niqab.

A l’étage, les trois dessins à l’encre rouge de Louise Bourgeois sont les pièces maîtresse de l’expo. Le trait d’encre esquisse des silhouettes, ventres, corps, entre violence, sensualité et tendresse. Sur la coursive, deux paires d’yeux, immenses photos de la plasticienne russe Aïdan Salakhova, s’intègrent parfaitement à l’architecture du lieu et c’est beau à voir, cette incrustation.

Dans une vitrine, des foulards Hermès noués de plein de manières différentes. Des épingles à cheveux issues de la collection de bijoux Boghossian… des perruques en cheveux réels d’un jeune coiffeur, Charlie Le Mindu, qui a déjà beaucoup fait parlé de lui, puisqu’il crée d’étonnantes coiffes pour Lady Gaga, entre autres. Déjà présentées au Victoria & Albert Museum de Londres, ses œuvres transgressent les frontières de la créations contemporaines et annoncent de nouvelles perspectives dans le domaine des parures, coiffes et vêtements féminins.

Belle série de photos de Youssef  Nabil, égyptien vivant et travaillant à New York. Depuis 1999, il réalise des portraits de stars de cinéma, chanteurs et artistes dans un style orientalisant et sentimental, retouchés à la main. Touchant, le travail de la photographe israelienne Leora Laor. Sa série Wanderland évoque la vie quotidienne de la communauté juive, très religieuse, des quartiers de Mae Sharim et Haredi à Jérusalem.

images

La fantastique série de photos de Shadi Gadirian, née en 1974 à Téhéran, où elle vit et travaille, présente des portraits de femmes voilées dont le visage est à chaque fois masqué par un ustensile de cuisine (bouilloire, passoire, balai…) que celles-ci tiennent devant elles, est à voir à l’étage inférieur.

Quelques très beaux dessins d’Elly Strik, Hollandaise installée à Bruxelles, inspirée par les « Guerilla Girls », groupe artistique féministe New-yorkais qui, depuis 1985, dénonce avec humour et violence les disparités entre hommes et femmes dans le monde de l’art. Ne pas rater les vidéos de l’artiste germano-turque Nezaket Ekici, dont « Gravity », dans laquelle elle se met en scène en train de se nouer sur la tête de diverses manières  de plus en plus de foulards et voiles, jusqu’à disparaître dessous. Ni les broderies érotiques sur toiles, de Ghada Amer, artiste égyptienne installée à New York. Parce qu’il y a Eros, aussi, quand même.

Paru en 2011 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :