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Expos, Lieux d'Art

Morcellements révélateurs

images-1Silhouettes étirées, morceaux de corps, bouches, seins, yeux, ventres ; violence douce-amère, poésie, drôlerie, perception du corps ; messages codés, découpés ; puzzle, morcellement, reconstruction, mise en abîme, mise en déséquilibre ; rêve et cauchemar. C’est tout cela qui est à voir dans la vaste et passionnante rétrospective de l’artiste polonaise Alina Szapocznikow qui s’ouvre le 10 septembre au Wiels.

Dès l’entrée, une grande silhouette de femme en bronze, toute en longueur, le cou démesuré. Une représentation classique et réaliste, qui introduit d’autres œuvres bien plus étonnantes. Voici trois ans, la commissaire d’exposition Elena Filipovic propose au Wiels, son employeur, de se pencher sur l’œuvre de Alina Szapocznikow, une artiste polonaise reconnue dans son pays mais pratiquement inconnue ailleurs. Fameux défi pour le Wiels, dont la vocation est plutôt de montrer le travail d’artistes actuels. En collaboration étroite avec la directrice du Musée d’Art Moderne de Varsovie, Joanna Mytkowskan, autre commissaire de l’exposition, se construit une rétrospective qui s’installera ensuite au  MoMa de New York, au Hammer Museum de Los Angeles et au Wexner Center for the Arts, Columbus, Ohio.

« C’est une incroyable chance que nous avons de pouvoir présenter cette artiste, explique Elena Filipovic. Il est rare, actuellement, de pouvoir encore découvrir et faire découvrir un artiste méconnu. Une rétrospective comme celle que nous organisons aujourd’hui , il n’y en aura plus avant 20 ans. »

Une référence dans son pays

Pour beaucoup de jeunes artistes polonais, Alina Szapocznikow est une référence. La plupart des musées de Pologne possèdent au moins une œuvre de celle-ci. Mais l’artiste a peu exposé à l’étranger. Née en 1926, à Kalisz, une petite ville polonaise à proximité de Łódz, dans une famille d’intellectuels juifs, Szapocznikow et sa mère sont déportées dans un camp de concentration, durant la seconde guerre mondiale. Cette dernière y travaille en tant que médecin, assistée par sa fille. De cette période tragique, il ne subsiste aucune trace fiable. Selon toute vraisemblance, mère et fille ont survécu grâce à l’utilité professionnelle de la mère.

Après la guerre, elle s’installe à Prague, où elle étudie la sculpture, entre autres, dans l’atelier d’Otto Wagner. En 1949, elle part à Paris, où elle étudie à l’École des Beaux-Arts. Sur injonction du gouvernement polonais (et menacée de perdre son droit de rentrer au pays), elle retourne en Pologne en 1951 et s’établit à Varsovie avec son mari, Ryszard Stanisławski, le futur directeur du Musée Sztuki de Łódz, qu’elle a rencontré en France. C’est l’époque de la guerre froide et les frontières entre l’Europe de l’Est et de l’Ouest commencent à se fermer. Les arts sont dominés par le réalisme socialiste et les artistes sont censés véhiculer la propagande officielle. Soutenue par ses convictions de gauche très marquées, Alina Szapocznikow trouve rapidement sa place dans cet environnement, devenant une valeur artistique prisée, récoltant les commandes gouvernementales. En 1955, alors que le régime communiste faiblit, Alina Szapocznikow adopte une approche plus expérimentale, dans le droit fil des tendances du monde de l’art de l’époque. L’intérêt pour son œuvre continue à croître en Pologne, où on l’invite à prendre part à plusieurs expositions, dont une exposition individuelle en 1957 au musée Zacheta de Varsovie.

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Malgré son succès, elle émigre en 63 à Paris avec son second mari, le graphiste Roman Cieslewicz. Obligée de recommencer à zéro, sa carrière peine à prendre un nouvel essor. Alina Szapocznikow gravite autour du mouvement du Nouveau Réalisme. Mais comme de nombreuses artistes femmes de l’époque, elle ne connaîtra pas de véritable reconnaissance internationale de son vivant. Elle expérimente intensément, cherche ses propres moyens d’expression, tout en essayant d’exposer ses œuvres et de consolider sa place dans le monde de l’art.

Expérimentant sans discontinuer de nouveaux matériaux, elle travaille la résine polyester, le polyuréthane, mais aussi le marbre et le bronze. Elle est une des premières à mêler photos et autres matériaux à la résine.

Une œuvre qui touche

En parcourant l’exposition, on est frappé par les coïncidences entre l’œuvre de Szapocznikow et celle de Louise Bourgeois, qui travaille ailleurs, à la même époque. Toutes deux évoquent la féminité, le rapport au corps, les rapports hommes-femmes, parfois violents. Leur source d’inspiration est commune et prend racine dans un vécu archaïque, profond, douloureux et transformé par une incroyable force de vie. Alina Szapocznikow a traversé l’holocauste, mais son œuvre ne parle pas de ça. Elle a traversé la maladie, mais il ne s’agit pas de cela non plus. Son travail, riche et complexe, s’est nourri d’une vie riche et puissante. Elle en extrait une vision parfois tragique, parfois légère ; parfois drôle, parfois poétique et surréaliste. L’artiste désirait intensément laisser une trace de sa vie. Elle voulait mêler sans discontinuer sculpture et vie quotidienne. Ses dessins au crayon, au bic, à l’encre, n’ont rien perdu de leur puissance évocatrice. Ses sculptures sont des coups de poing. Pas d’abstraction chez elle, mais plutôt une extraction puis un morcellement de la réalité,  pour en obtenir le jus essentiel, qui parle et touche. Conscience, subconscient, émotions se mêlent et parlent. Son vécu est comme encrypté dans son œuvre et devient universel.

Voici la « Fiancée folle », un corps de jeune femme, penché, prête à tomber, adossé à un grand pénis. Toujours en déséquilibre, ses sculptures parlent d’un instant de fragilité, d’une chute possible et de l’impermanence. Rien n’est stable, tout est fugace, surtout le corps.  Etonnante sororité avec les œuvres de Camille Claudel, qui elle aussi, représentait des corps de femmes pliés, tordus, en train de tombés, au bord de la chute.

Avec « Goldfinger », elle mêle une pièce en métal, composant de voiture, et un fragment de corps – hanches et cuisses – en ciment. Terrible violence de cette évocation du rapport entre nature organique et construction mécanique.

url-1Plus loin, un « Dessert » : une coupe, puis, posé dessus, un morceau de visage, une bouche rose pâle, aux lèvres entrouvertes. Une autre coupe, portant des seins en résine, doux et moelleux comme des boules de glaces. Le corps morcellé.  Encore, « Autoportrait » : un dos de femme, en marbre blanc, surmonté d’un grand pétale en résine. Toujours le morcellement. Plus loin, très touchante, cette œuvre en résine, mêlant des seins en grappe et des visages de Madone encrypté dans la matière : douceur, profondeur.

Dans une salle obscure sont présentées des lampes étranges, aux longues tiges, donc le globe se cache sous un œil ou une bouche en résine.  C’est fragile, étrange et fascinant. Alina Szapocznikow aimait créer des sculptures qui pouvaient devenir des objets du quotidien, comme ces lampes, des vases, des cendriers.

Résumant ses accomplissements avec une grande conscience de soi, Alina Szapocznikow écrit : « [Je ne suis] rien de plus qu’une sculptrice qui observe la faillite de sa vocation… J’ai décidé d’être consciente des temps dans lesquels nous vivons… Je ne crée que des objets disgracieux. »

  • Alina Szapocznikow
  • Sculpture Undone, 1955 – 1972
  • Wiels
  • Bruxelles

Paru en 2011 dans L’Echo 

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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