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Galeries, Portraits

L’ombre du sacré

Des corps, des visages. Des portraits drapés, des statuettes religieuses en ombre chinoise, un serpent, des croix, encore des visages, encore des corps, blancs. Exceptionnelle exposition récapitulative de près de trente années de travail de l’artiste américain Andres Serrano, à voir à la galerie Obadia.

Andres Serrano, né en 1950 à New York, d’une mère afro-cubaine et d’un père hondurien et issu d’un strict milieu religieux catholique, suit des études d’art à la Brooklyn Museum Art School. Il présente sa première exposition importante en 1985. Son travail, sous forme de séries photographiques, s’intéresse essentiellement aux problèmes sociaux et aux questions d’identité sexuelle, religieuse, raciale. Pour cette exposition, l’artiste a choisi de présenter une sélection de travaux puisés dans les corpus emblématiques de son travail, afin d’inscrire sa dernière production photographique Holy Works – datée de 2011, dans un passionnant ensemble rétrospectif.

– « Je ne me considère pas comme un photographe. Je suis un artiste conceptuel qui utilise la photo pour dire ce que j’ai a dire, explique d’une voix douce et posée Andres Serrano. J’ai étudié la peinture et la sculpture mais j’utilise, pour finir, la photo. Mais je ne suis pas photographe. D’ailleurs, j’ai le même appareil photo depuis 20 ans. Je suis un artiste avec un appareil photo. »

A écouter Andres Serrano, les premières impressions sont : une grande douceur, une pensée très structurée, un capacité fluide à parler de son travail, puis New York: tout New York et son way of life transparaît à chaque mot.

2389 – « Pour la série « Homeless », je me suis inspiré du travail de Edward Sheriff Curtis (né en 1868, ce photographe ethnologue américain a entrepris de manière non exhaustive, l’inventaire photographique d’Amérindiens des 80 tribus existantes.) J’ai voulu donner aux sdf une visibilité et montrer leur beauté, comme Curtis a fait avec les Indiens. Je voulais les mettre dans les galeries, les musées. Pour cela, j’ai monté des studios temporaires dans le métro. » Les portraits sont magnifiques, picturaux. La lumière, très travaillée, semble inspirée des tableaux primitifs flamands.

– « Oui, j’adore la période médiévale et Renaissance Je dors même dans un lit médiéval. Je m’y sens bien. J’aime les Primitifs Flamands mais aussi les tableaux de Caravaggio.

Cette influence profonde de l’histoire de l’art et de cette période spécifique est énormément dans les grandes photos de Serrano : cadrage, lumière, rendu des matières… C’est particulièrement vrai pour la série « The Morgue », qui montrent des corps photographiés dans une morgue.

url– « J’avais depuis longtemps en tête de photographier des corps morts. Puis, l’occasion m’a été offerte d’avoir accès à une morgue. Les deux seules recommandations que j’ai reçues, c’est de ne pas faire de photo où l’on pouvait reconnaître les visages, et de ne pas citer l’endroit où j’étais. Et le jour où j’ai commencé, on était en train d’ouvrir le corps d’un garçonnet de 8 ans pour l’autopsier. Mais, quand j’ai l’œil dans l’appareil photo, je ne vois que la photo que je dois faire, et comment je dois la faire. »

Chairs nacrées, transparentes, rosées, doigts tachés, mains croisées, morceau de visage recouvert d’un drap plissé, corps dénudé : on croirait la Descente de croix de Roger Van der Weyden, peinte il y a 700 ans.

A propos d’une autre série, datant de 1990, dont on peut voir ici deux pièces : des membres haut placé du Klu klux Klan. On ose à peine imaginer la force de persuasion dont a du faire preuve Serrano, d’origine afro-cubaine, pour convaincre ces personnes de se laisser photographier dans leur plus beaux atours.

On peut aussi voir une photo, « Piss Christ », qui montre un crucifix immergé dans de l’urine. Elle a fait polémique dès 1989 aux Etats-Unis, dans les milieux catholiques et d’extrême droite, ainsi qu’à Avignon, en 2011. « J’étais et je suis encore désolé de ces réactions, explique Serrano. Je suis catholique et j’estime que j’ai le droit d’utiliser les symboles de ma religion dans mon travail. Que j’ai le droit d’utiliser le vocabulaire de ma religion, de les interpréter et de créer mes propres icônes. Il ne s’agit pas d’une attaque contre Dieu ou l’Église, mais plutôt une célébration des deux. Non seulement je crois en Dieu, mais je crois également dans l’art religieux, et dans la beauté et le pouvoir de cet art », explique l’artiste. « Il s’agit d’une série de photos que j’ai appelées « Immersions ». J’ai utilisé des fluides : lait, sang, urine, dans lesquels j’ai placé certains objets, dont un crucifix. Le titre de chacune des photos était littéral, descriptif : le fluide, l’objet. Ainsi : « Piss Christ ». Je voulais faire le lien entre spiritualité et corporéanité. J’ai été blessé par la réaction de gens. Ils ont utilisé cette photo pour créer une polémique, sans essayer de comprendre ma démarche. Ces gens n’avaient aucune envie de comprendre mon art. Ce que j’ai fait n’est pas du blasphème. Je n’ai aucun besoin de convaincre ou de confirmer quoi que ce soit. » A l’écouter, on se rend compte que Serrano n’est pas loin d’être content d’avoir réalisé quelque chose qui lui a échappé, et que cela lui plaît.

Pour ses photos les plus récentes : « Holy Works », Andres Serrano revisite la peinture sacrée du Moyen-Âge et de la Renaissance avec l’idée de « réinventer et renforcer les icônes sacrées », contre-pied de la soi-disant logique blasphématoire de son œuvre qu’on lui a reprochée. On retrouve les portraits des apôtres lors de la dernière Cène : hommes solides, barbus, le visage de trois-quart ou de profil, portant tuniques de soie chatoyante. Plus loin, des petites statuettes religieuses sur fond de lumière colorée, en ombre chinoise. Ensuite, cette grande croix en bois autour de laquelle s’enroule un python. A chaque fois, ce que Serrano touche, c’est l’image religieuse symbolique qui est en chacun de nous, puisque nous portons tous une culture (religieuse, artistique), une éducation et une histoire dont nous faisons partie et dans lesquelles nous nous inscrivons.

Ainsi, faisant le lien entre extrême individualité (la sienne, celle du modèle, celle de ce corps mort) et l’universalité des thèmes abordés, Serrano tisse quelque chose de très profond et nous donne  à voir l’existence d’un lien serré qui existe entre tous les humains, de tous les âges, de toutes les conditions et de toutes les époques. Ce qui est passionnant, c’est cet aller-retour entre sacré et profane, entre présent et histoire, entre spiritualité et corps, entre esprit et chair. Chaque portrait, dans chaque série, est comme un creusement profond, si profond, qu’il va jusqu’aux chairs, au sang de notre condition humaine. Passionnant !

  • Sacramentum: Sacred Shadows
  • Andres Serrano
  • Galerie Nathalie Obadia
  • Bruxelles

Paru dans L’Echo en 2012 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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