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Expos, Lieux d'Art

La grâce violente de Sarah Moon

urlSarah Moon s’est imposée ces quarante dernières années comme une figure incontournable de la photographie. Artisan patient, elle travaille tout en finesse des images attrapées au vol ou mises en scènes, qui font se fondre le réel et la fiction.

Mannequin dans les années 60, devenue photographe, elle shoote dans les années 70 pour Cacharel des campagnes de pub inoubliables, dans un style neuf, inclassable, hors du temps et très personnel. Une touche inimitable qui a fait l’objet de nombreux prix et de publications dans les magazines Vogue, Stern, etc… Au milieu des années 80, Sarah Moon décide d’abandonner le travail de commande pour aller vers des projets purement artistiques. Elle choisit alors de travailler uniquement le noir et blanc.

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Un morceau de rhinocéros à la peau grumeleuse, un champ de blé ondulé par les vents, la peau de pierre d’un ange sculpté, la peau plissée d’une robe, le grain d’un visage flouté, un feuillage en gros plan, presque abstrait, un parc sous la neige, un plumage, les palmes d’un palmier, la courbe d’un corps enchâssé dans un corset… Les noirs sont profonds, les nuances de gris, subtiles.

Sarah Moon travaille sur la mémoire. Les tréfonds de la mémoire. Captant le réel, elle l’imprime en noir et blanc sur papier argentique, n’hésitant pas à retravailler les négatifs en les grattants ou en les salissant pour leur donner un aspect intemporel. Elle propose des mises en scènes semblant sortie de contes étranges, de contrées lointaines, d’époques révolues. L’enfance, l’absence, la disparition des instants, le souvenir d’une chose sont ses sujets de prédilection.

imagesSon usage du flou accentue cette impression que ses images viennent de loin, du pays de la mémoire archaïque, celle dont on ne se souvient que par lambeaux. Une violence, beaucoup de grâce et d’élégance dans ses propositions.

L’exposition présente au rez un accrochage fouillé de clichés noir et blanc, présentés densément, dans un chaos parlant, qui met en dialogue une robe et un oiseau, un feuillage mouvant et un paon, un visage de pierre et un buste de mannequin… Au travers de ses photos, Sarah Moon se fait complice du spectateur, pas séductrice. Elle propose une porte d’entrée à son univers rêvé, doux et violent à la fois. « Je crois que j’attends toujours une histoire que je ne connais pas encore, j’attends cet instant que je provoque ou convoque de toutes mes forces, j’attends qu’il porte l’histoire en lui-même. », dit-elle.

Au fond de la salle, présentation du film « Le Petite Chaperon noir », réalisé en 1983. Celui-ci démarre sur une photo imprimée sur une grande toile, tendue au bord d’une route en pavés, le long des rails de train ; belle mise en abîme de la petite fille du conte qui se promène dans une ville sombre, déployée en plans fixes. La voix de la photographe y déroule le conte et sa version personnelle et cauchemardesque.

moonchalayanA l’étage, on découvre les clichés en couleurs de Sarah Moon. Une robe en gros plan, un mouvement gracieux du mannequin, quelques fleurs dans un vase : la couleur est traitée en masses intenses, le flou des contours et le grain du papier contribuant à en donner l’intensité et la profondeur. Une poésie triste et surannée s’en dégage. Sublime. A ne pas manquer.

  •  Sarah Moon, Coïncidences
  • Le Botanique
  • Bruxelles

Paru en 2011 dans L’Echo

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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