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Mirò par ci, Mirò par là

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Paris, Bruxelles et Londres (sans compter Saint-Paul-de-Vence) donnent à voir aujourd’hui l’œuvre protéiforme, ludique et tragique, concise, vaste et minutieuse de Joan Mirò, l’artiste catalan amoureux de la langue française et des couleurs pures.

Sans doute aujourd’hui avons-nous besoin de la grâce poétique et du fourmillement des mythologies graphiques que Mirò a inventé toute sa vie. Un monde onirique auquel il a travaillé durant presque 100 ans, reprenant sans cesse le cours d’un tableau, jusqu’à trouver l’équilibre et un sentiment de sérénité à sa contemplation.

Sous l’apparente simplicité du geste du peintre, qui désirait assister à « l’assassinat de la peinture », on trouve la puissance des émotions, la pulsion des purs instants, une profonde unité, une joie et une détresse sous jacente. Un discours attachant et qui touche à notre noyau d’universalité. Mirò donne libre cours à sa fantaisie à travers son geste souple et ample qui l’ouvre à la joie du monde, ainsi qu’à son désespoir.

A Bruxelles, à l’Espace ING, c’est 120 peintures, gravures, sculptures et dessins qui illustrent la prédominance du caractère poétique dans l ‘œuvre de Mirò. L’exposition a été organisée originellement à Pise, sous le nom « Le mythe de la Méditerranée. »

La poésie fait partie intégrante de l’être profond de Mirò, une vraie passion née de sa jeunesse à Barcelone auprès des poètes catalans d’avant-garde, comme Joseph Maria Junoy, Miquel marti i Pol, Joan Salvat-Papasseit… et enrichie par la lecture de Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire ou des Classiques comme Héraclite et Jean de la Croix.

paintings_100L’exposition s’ouvre avec la « Danseuses espagnole », datant de 1924, représentation allusive et décantée au millimètre près. A cette date, ni Matisse, ni Picasso n’ont encore fait une telle proposition. L’abstraction de la silhouette de la danseuse : un cornet, une boule, le triangle allongé de la robe, un petit pied, est allégée par les volutes qui figurent sa chevelure ou le mouvement de la danse, ainsi que par les lettres du « Olée » qui l’accompagne.

« Le cheval de Cirque », appartenant au Musée d’Ixelles, peint à tempera, a retrouvé son incroyable bleu profond, grâce à une restauration menée avec le soutien d’ING. Cela surprend, à chaque fois, le flot d’émotions pouvant surgir de la contemplation d’une œuvre d’une apparente simplicité : la silhouette enfantine d’un cheval blanc, un grand carré noir aux bords incertains, quelques boules de couleur, une crinière figurée par des traits ondulants. Est-ce cet incroyable bleu ? Est-ce le fragile équilibre entre chacun des éléments sur la toile, qui rappelle celui des mobiles de Calder ? Car ici, en effet, tout semble mobile et fixé éternellement dans un instant parfait.

Avec « Tête de fumeur », en 1924, Mirò assemble des éléments hétéroclites dont la seule logique est d’ordre poétique. Il amorce ici l’élaboration de signes qui caractériseront sa production à venir : l’échelle, symbole de l’ascension vers le spirituel ; l’alignement des points marque l’infini ; l’œil et le sexe féminin avec leur connotation érotique.

Entre 1936 et 1937, son tempérament poétique s’affermissant, il s’exprime sous forme d’écrits en français, conçus en même temps que les conceptions plastiques et qu’il souhaite publier. « L’été », remarquable dessin à l’encre de Chine, est un court poème rédigé dans un style qui dérive de l’écriture automatique. La graphie des mots, portée par un flux émotionnel, s’enchaîne avec quelques signes-symboles, répartis de ci de là : un vaste soleil, une petite lune noire, quelques escargots.

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Durant la guerre 40-45, l’artiste se réfugie à Varengeville-sur-Mer, où il produit une série de 23 gouaches sur papier, « Les Constellations ». Celles-ci seront reproduites dans un album en 1959 dont peut voir ici l’ensemble, présenté en un bel arc de cercle. Le fond de chaque papier a été imbibé d’essence avant d’y ajouter les couleurs. En fait, l’artiste nettoie ses pinceaux sur le dessin suivant, créant une chronologie chromatique. Ensuite, il peint au trait noir et aplats de couleurs vives. L’iconographie des « Constellations » cherche à représenter l’ordre cosmique : les étoiles font référence au monde céleste, les personnages symbolisent la terre et les oiseaux sont l’union des deux. Il dira qu’il peint pour oublier la tragédie du monde. Les titres de chaque dessin, « La poétesse », « Vers l’arc-en-ciel »… témoignent de sa recherche de sérénité proche de l’art du Zen au Japon. Pays qu’il ne visitera que des années plus tard, en 1966 et 1970 et où il découvrira le pouvoir onirique des objets.

« Bien sûr, il ne m’a fallu qu’un instant pour tracer au pinceau cette ligne. Mais il m’a fallu des mois, peut-être des années de réflexion pour la concevoir. Cette simple ligne, c’est pour moi la marque que j’ai conquis la liberté. Et pour moi, conquérir la liberté c’est conquérir la simplicité. »

De nombreuses sculptures en bronze peuplent l’exposition, témoins du talent de mise en volume de Mirò, ainsi que de sa capacité à créer un langage à part, proche de l’enfance, joyeux, dramatique et ludique, avec ses yeux percés dans la matière, ventres ouverts comme une déchirure, bouches tracées en signe, éléments récupérés, boule sur un mât ou large parallélépipède surmonté d’une boule-tête.

En avançant en âge, Mirò privilégie les couleurs vives comme celles des paysages méditerranéens de Majorque, où il s’est installé en 1956 : noir blanc, rouge, bleu jaune.

Avec les livres d’artistes, dont plusieurs sont à voir ici, Miro entame des collaborations avec des auteurs comme Paul Eluard, Tristan Tzara… Son geste de peintre, transposé par la lithographie, s’allie au texte dans son sens mais aussi dans sa forme typographique. Quelles lettres et Mirò ajoute une large virgule à la pointe sèche, petite vague qui soutient et soulève les mots. Ouvrir un livre, c’est bien évidemment entrer dans l’intime. Voyage que soutient Miro avec ses étoiles, lunes, traits ondulés, cercles. Magnifique.

Au cours de la visite, il est intéressant à observer, ce rapport entre les très grands formats : geste fort, en noir, vif et brut, sur des toiles immenses, et les livres, dans lesquels les lithographies sont des dialogues intimes, précis, délicats, doux et poétiques.

Au sous-sol, un laboratoire d’expérimentation a été mis en place par l’asbl bruxelloise Art Basics for Children. Les enfants peuvent y créer des marionnettes, compositions, pochoirs, etc… à la Mirò. On s’y arrêterait bien, même grandit.

  • Joan Mirò, peintre poète
  • Espace culturel ING
  • Bruxelles.
  • Jusqu’au 19 juin
  • Mirò Sculpteur
  • Musée Maillol
  • Paris
  • Mirò
  • Tate Modern
  • Londres

Paru en 2011 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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