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Expos

Magistral dialogue

D’abord, une immense reproduction d’une carte de Venise de 1494, chef-d’œuvre de l’histoire de la cartographie urbaine. Sur cette carte, on voit les canaux serpentants et supportant bateaux de toutes tailles et fiers navires ; bâtiments, ruelles, champs, murs de la ville… Venise est, avec Anvers, un important pôle autour duquel ont gravité l’économie, la politique et la culture européenne en pleine construction en ce XVème siècle, ouvrant la voie à la Renaissance.

Venise et Anvers, deux villes pour raconter l’Europe. Si Venise a été, à travers tout le XVème siècle, la porte de l’Orient, un centre de tri des épices, des tissus et des œuvres d’art, jouant de ses contacts privilégiés avec le monde arabe, Anvers a, en parallèle, acquis une importance extraordinaire grâce à son port où abordaient des navires chargés de marchandise en provenance du Portugal, d’Espagne, de France d’Italie, des Indes. Avec toutes ces marchandises, voyageaient également les œuvres d’art, notamment ces peintures qui enrichissaient les collections des riches marchands et banquiers italiens et flamands et qui nourriront le dialogue entre les cultures de traditions différentes.

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Aujourd’hui, c’est deux collections emblématiques, celle de la Pinacothèque de l’Accademia Carrara de Bergame et celle du Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers qui se donnent à voir au travers d’une exposition qui fait dialoguer avec beaucoup d’intelligence des œuvres magistrales. Elle témoigne de l’interdépendance de Giovanni Bellini et Antonello da Messina avec Jan van Eyck et Rogier van der Weyden ; ou, dans le même esprit, de Rubens et Van Dyck avec Titien et Véronèse. Le dialogue fécond de ces illustres maîtres donne naissance aux grandes thématiques qui marquent l’histoire de l’art et structurent l’exposition: le portrait, le paysage, la peinture sacrée et profane, la nature morte.

Dès l’entrée, deux remarquables portraits se font face. L’un, dû à Antonio Pisano, présente un personnage de profil, sobre et hiératique, et renoue avec la tradition antique du portrait de profil de médaille et de monnaie. Une conception novatrice de la représentation, dans la puissante Vénitie du 15ème siècle. Ce portrait d’un seigneur de Ferrare constitue l’un des tableaux les plus célèbres de la peinture de la Renaissance italienne et est initiateur du concept moderne du portrait.

61872660L’autre portrait représente Philippe de Croÿ, notable de la cour de Bourgogne, le visage de trois-quarts, par Rogier van der Weyden. Il porte au cou une série de chaînettes en or et entre ses mains, un chapelet composé de perles fines, ainsi qu’à un doigt, une bague en or et rubis. Cette représentation dévoile la psychologie et le côté profondément humain du personnage ainsi que, par ses vêtements et ses accessoires, son statut et sa puissance socials. Derrière lui, sur un fond bleu foncé quelques roses lumineuses.

De Bellini, voici le portrait d’un « Jeune homme », drapé à l’antique, dont le visage de trois-quarts et le regard interrogateur, qui traverse la toile, donne à voir un visage plein d’émotions. Remarquable aussi, cette Vierge à l’enfant de Bellini invite le spectateur à découvrir derrière un sujet sacré, les émotions pleinement humaines  d’une mère inquiète pour son enfant. Le regard triste de la Vierge, ainsi que celui, inquiet, de l’enfant, annonce le destin du Christ. Une lecture à  plusieurs épaisseurs. Dans la même salle, avec « Sainte Barbe » de Jan van Eyck, c’est la vision analytique des flamands qui se déploie, sur fond descriptif et citadin, avec une belle tour gothique – attribut et code hagiographique de la sainte -.

61872529Plus loin, un dialogue sur le thème du paysage, lieu par excellence de l’accord entre l’homme et la nature, se met en place avec « Saint Jérôme pénitent », de Vivarini, et une « Vierge à l’Enfant » de Dieric Bouts. Splendeurs d’une perspective à perte de vue, avec son fleuve sinueux qui se perd dans un ciel jaune pâle, rochers massifs et evanescents chez Vivarini. Chez Bouts, le paysage est plus serein, sorte de grand jardin d’Eden, aux arbres stylisés et aux forêts bleutées.

Passionnant dialogue, aussi, entre Antonello  qui représente sa « Vierge à l’Enfant » sur un fond d’éléments d’architecture et de paysage lointain,  et un peintre vénitien inconnu, dont le « Saint Sébastien » se meurt devant des constructions à l’architecture typiquement flamande.

Dans la salle dédiée au Cinquecento, remarquable huile en trois panneaux de Cavazzola, dont les couleurs vives claquent, sur fond de ciel bleu. Plus loin, on remarque le portrait d’un jeune gentilhomme de Catena, datant du XVIème siècle, à la carnation pâle et à la lourde chevelure, qui  déploie les charmes d’un portrait plus maniéré ; étoffes plissées,  et main crispée sur un riche pommeau d’épée intensifiant cette impression.

Les natures mortes flamandes du XVI ème  sont intéressantes à mettre en parallèle, dans la suite de l’exposition avec les scènes baroques italiennes. A cet étalage de nourriture, les Vénitiens répondent avec un déploiement de chair, avec, par exemple, « l’Allégorie de la Vérité » de Pietro della Vecchia ou les « Bacchanale » de Carpioni. Dans la dernière salle, après tant de discussions fécondes, les vues de Venise de Canaletto et celle d’intérieurs de Carlevarijs sont moins bouleversantes.

Passionnante, par contre, l’incrustation audacieuse, dans les premières salles, de deux œuvres d’une artiste contemporaine, Berlinde De Bruyckere. Une bouleversante « Piéta » composée d’un grand corps émacié, en cire marbrée, sans bras ni tête, posé sur quelques coussins et un tabouret. C’est toute l’histoire de l’art sacré, qui s’exprime ici dans une vision à la fois actuelle et historique. Et fait écho aux œuvres anciennes. Pour « Lingam », un corps noué, tordu ou torturé, abandonné et souffrant est pendu dans une niche en bois. Deux œuvres qui suggèrent à la fois une tendre compassion et une terrible répulsion. Magnifique.

  • Maîtres vénitiens et flamands
  • Bellini, Tiziano, Canaletto – Van Eyck, Bouts, Jordaens
  • Palais des Beaux-Arts 
  • Bruxelles

Paru en 2011 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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