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Ailleurs, Expos, Lieux d'Art

Louise Bourgeois, immense

La Fondation Beyeler accueille une exposition Louise Bourgeois dont chaque œuvre est présentée incrustée dans la remarquable collection permanente, ainsi qu’une passionnante exposition sur le Surréalisme. L’exquis bâtiment qui loge la fondation, à Bâle, est à lui seul une œuvre qui vaut largement la visite.

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Imaginez un parc de verdure, coincé entre un champ et une route. Sur ce parc, une villa du 18e siècle, dans laquelle logent les services administratifs du musée. Sur la droite, une vaste pelouse qui accueille un mobile de Calder, une sculpture blanche de Kelly, coupante comme une lame, et, en visite pour quelques mois, Maman, l’araignée géante de Louise Bourgeois. Ses huit pattes de bronze posées délicatement sur l’herbe, elle semble prête à marcher, puissante, inquiétante et terrible.

Caché par les arbres : le musée Beyeler, une merveille architecturale en pierre rouge, enracinée dans l’herbe et bordée sur un côté d’un bassin dans lequel se reflètent les larges baies vitrées et quelques sculptures hiératiques de Giacometti. Bienvenue dans le musée rêvé par le bâlois Ernst Beyeler. Au cours de ses 50 ans d’activité de galeriste, il n’a jamais cessé de collectionner des œuvres d’art. Le moment vint de réfléchir à l’avenir de ses tableaux et de ses sculptures. 
Il constitua une Fondation et fit construire un musée, dessiné par l’architecte Renzo Piano en 1991. Dès son inauguration en 1997, le musée attira tant de visiteurs qu’il a fallu revoir l’entrée du musée et la munir d’une bâtisse pour vendre les tickets.

Son toit est formé d’une grande verrière qui dispense la lumière du jour dans tout le bâtiment. Cet éclairage zénithal est une bénédiction pour la mise en valeur des œuvres. Un tiers environ de la surface totale d’exposition est réservé aux expositions temporaires, présentées juste à côté de la collection permanente.

Renzo Piano, architecte également du Centre Pompidou, fait ici vœu de discrétion. Le bâtiment semble avoir été construit autour des œuvres, comme une grotte immuable, faite de pierre, de bois et de verre. Une force tranquille qui sert à merveille son but. Piano a lui-même défini sa mission en ces termes : « L’édifice du musée doit, par son architecture, s’efforcer de manifester la qualité propre de la collection qu’il abrite, et définir sa relation avec le monde extérieur. Il s’agissait donc d’un rôle actif, mais non agressif. »

Le surréalisme à Paris

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Pour la première fois en Suisse, une vaste exposition est consacrée au Surréalisme, ce mouvement né en 1924 à Paris, sous l’égide d’André Breton pour rayonner dans le monde entier. Influencés par les théories de Freud, les surréalistes voulaient changer la vie et la société par une forme d’art jusqu’alors inconnue et par l’émergence d’une nouvelle créativité qui accorde une place majeure au rêve et à l’inconscient. Rassemblant des œuvres de Dali, Miro, Magritte, Ernst, Tanguy…, l’expo trouve son point d’orgue avec la présentation des légendaires collection de Peggy Guggenheim et de la première épouse d’André Breton, Simone Collinet.

Les paysages aux architectures oniriques de Chirico, qui ont énormément influencé les surréalistes, introduisent l’exposition. Belles toiles de Miro, qui mêlent texte et symboles dans des compositions qui semblent inspirées par des collages ou assemblages.

Posés sur une grande estrade, divers objets composés, dont l’inénarrable « Ma gouvernante » de Oppenheim : une paire de chaussures de femme blanches, présentées à l’envers sur un plateau d’argent et dont les talons sont garnis de papillotes de papier blanc – le tout joliment ficelé. Un morceau d’anthologie chargé d’associations intenses.

Nombreuses ici sont les oeuvres qui préfigurent l’œuvre de Louise Bourgeois, à voir dans l’exposition conjointe. Ainsi, « La grande forêt » de Max Ernst, avec ses monstres qu’on ne voit qu’au second regard, ; les toiles d’Yves Tanguy qui font émerger d’étranges silhouettes organiques ; les morcellements de Miro ; les objets-collages de Man Ray…

Louise Bourgeois, à l’infini

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Passionnante scénographie pour Louise Bourgeois, dont une partie des œuvres, installées dans les salles de la collection permanente de la Fondation, offrent aux visiteurs des ponts, des liens et un riche dialogue avec les artistes à demeure.

Ainsi, « Memling Dawn », une série de cales de bois rouges empilées sur une tige métallique résonnent comme un chant polyphonique avec la toile « Contraste de formes » de Fernand Léger. A côté, l’empilement de cubes réalisés en morceaux de tapisserie « Untitled » superpose sa palette chromatique fânée à celle plus vive du portrait de « Madame Cézanne » par Cézanne.

A côté d’un « Nu couché jouant avec un chat », dans les tons gris, dont Picasso a fait de nombreuses versions, pend l’imperturbable « Janus fleuri » de Louise Bourgeois. Si sa forme rappelle inéluctablement quelque chose de sexuel, la symétrie de l’œuvre renvoie à Janus, le dieu antique du début et de la fin. Dans la toile de Picasso, le corps, offert, torturé par une représentation morcelée, offre aussi un visage double, présenté de face et de profil. Ca se parle !

Bouleversante, la mise en relation de trois toiles de Bacon, que Bourgeois fréquentait et de l’œuvre de celle-ci, « InRespite », présentant un support en métal sur lequel sont posées de nombreuses bobines de fil noir. Y pend une étrange forme oblongue faite de caoutchouc rose et piquée de quelques aiguilles qui font le lien avec les bobines. On y retrouve de nombreux éléments du langage iconographique de Louise Bourgeois : l’araignée qui tisse ses fils, l’aiguille comme instrument de travail et moyen thérapeutique de se libérer de la faute… Une immense colère émane de cette œuvre. Chaque spectateur y trouvera un écho à quelque chose d’intime et d’archaïque chez lui.

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Mêlées à « L’homme qui marche » de Giacometti, 14 gravures grand format « A l’infini », présentent des fragments d’inconscient ou de vie fœtale souvenue, mêlant canaux, tubes, bulles habitées de silhouettes, émergences florales.

Passage Dangereux

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A l’étage inférieur, on se régale des 220 dessins, « The Insomnia Drawings », comme une écriture automatique, réalisés durant les longues insomnies de Louise Bourgeois. On y entre frontalement dans sa pensée et ses essais pour faire émerger des images inconscientes.

Une pièce majeure se cache dans le « Souterrain » de la  Fondation, une grande « Cell » : « Passage Dangereux ». Un vaste volume grillagé, formant plusieurs « salles », est peuplé de différents objets. Se faisant face, un marbre et quelques poignets amidonnés de chemise représentant la figure paternelle répondent à quelques objets symbolisant la mère : bulle, terre, racine, miroir, forme organique en textile. Plus loin, un cercle de 4 chaises d’enfant. Sur chacune, une bulle en verre : organisme rigide, complet et organisé, mais fragile et précaire.

Dans le dernier espace, une armée de chaises, toutes différentes, accrochées au plafond, font pendre leurs pieds sur la scène fatale d’un lit de fer qui supporte deux paires de pieds. Quoi faire de cette représentation qui lie les peurs de l’enfance et leurs ressouvenances à l’age adulte et provoque un va-et-vient temporel entre ces deux pôles ? Louise Bourgeois s’attache et réussit avec profondeur, acharnement et puissance à « recréer le passé pour le mettre à jour et pour s’en débarrasser », dit-elle dans le film-interview à voir en clôture de l’exposition. Immanquable.

  • Le Surréalisme à Paris
  • &
  • Louise Bourgeois. A l’infini
  • Jusqu’au 8 janvier 2012
  • Fondation Beyeler
  • Bâle
  • www.fondationbeyeler.ch

Paru en 2011 dans L’Echo

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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