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Galeries

Le fruit de vos entrailles

Il y a à Bruxelles pour quelques semaines, un dessin de 3 mètres de long dont la contemplation enchante : « The geometry of desire ». A la fois gravure, dessin au crayon noir, à la gouache et à l’aquarelle, cette œuvre de Louise Bourgeois date de janvier 2010. A 98 ans, à peine quelques mois avant sa mort, cette artiste remarquable produisait une œuvre qui vibre d’une force et d’un érotisme troublants. Une pièce d’une puissance et d’une fraîcheur qui réjouissent, dans laquelle une histoire se raconte.

Quelques lignes sinueuses sur la gauche du dessin. Puis une série de petites bouches tremblantes, comme des ouvertures dévorantes et un large fruit comme une fève de cacao. Suivis d’une large zone recouverte d’aquarelle rouge sang qui pulse, fond, se diffuse. Au milieu, une plante, la tête en bas, pousse. Elle porte plusieurs feuilles et des fruits ronds et blancs. C’est féminin et maternel à la fois. Plus à gauche, il y a une zone lactée, rosée, sereine. Après une belle hampe bleutée, on pourrait dire que le moment s’accomplit. Une fleur rose pâle est apparue, ça s’apaise. Ce n’est pas doux, contenu ou simpliste. C’est plein de violence, c’est chaud, érotique, prenant.

Louise Bourgeois est l’une des artistes les plus importantes du XXème et du XXIème siècle. Longtemps confidentielle, son oeuvre fait l’objet d’une reconnaissance internationale à partir de 1982, lorsque Moma de New-York lui consacre une rétrospective. Important pour la théorie psychanalytique féministe, influençant les jeunes générations d’artistes, son travail produit un impact immédiat sur le public. Elle est considérée comme une figure de proue par des artistes (femmes ou hommes) qui s’intéressent à l’ambivalence masculin-féminin. Le fait qu’une femme, épouse et mère de trois enfants, puisse atteindre une telle célébrité ajoute à sa singularité.

Ce n’est pas un hasard si le tournant se situe pour elle dans les années 1990, au cours desquelles émerge une nouvelle sensibilité, caractérisée par un retour au subjectivisme, à l’intime, à un éclectisme des formes libéré des normes strictes du formalisme. Il amène les artistes à explorer les thèmes du corps, de l’organique, de l’identité et de la sexualité, domaines dans lesquels Louise Bourgeois fait désormais figure de pionnière. Cette orientation, qui auparavant pouvait être taxée de figurative et subjective, est aujourd’hui revendiquée par de nombreux artistes.

Deux dessins de Louise Bourgeois sont visibles à la galerie Xavier Hufkens, ainsi que des œuvres de Phillip Allen, Carl André, Danierl Buren, Michel François, Alessandro Pessoli…

  •  Louise Bourgeois
  • Galerie Xavier Hufkens
  • Bruxelles 

Aint-I-a-Women_11

Dans la lignée des artistes travaillant sur le thème de la féminité, l’intime et le rapport au corps, intéressante exposition d’une artiste albanaise, chez Catherine Jozsa, un peu plus loin dans la même rue. Pour sa première exposition personnelle en Belgique, Anila Rubiku nous plonge, à travers sa série de dessins « In harmony », dans son analyse, souvent dure, de notre lien avec notre animalité. L’installation « Ain’t I a Woman » présente 100 mouchoirs de soie brodés (Louise Bourgeois a elle-même travaillé le matériau « mouchoir » et le médium de la broderie.) du nom de 100 femmes  ayant apporté une contribution majeure à notre environnement dans des domaines aussi variés que les sciences, la médecine, les droits de l’homme, la culture… En installant ces 100 mouchoirs sur un mur entier de la galerie, elle les transforme en une chorale dont le chant puissant permettrait la réalisation des aspirations de chacune de ces individualités. On dit que cette pièce intéresse les plus grands collectionneurs. Très beaux papiers brodés, à voir aussi.

  •  Anila Rubiku
  • Laws, Lies, Traditions & Convictions
  • Jozsa Gallery
  • Bruxelles

Paru dans L’Echo en 2010

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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