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Expos

Passions orientales

« Si aujourd’hui quelqu’un lui demande à quoi bon ces Orientales ? qui a pu lui inspirer de s’aller promener en Orient pendant tout un volume ? que signifie ce livre inutile de pure poésie, jeté au milieu des préoccupations graves du public et au seuil d’une session. Où est l’opportunité ? à quoi rime l’Orient ? … Il répondra qu’il n’en sait rien, que c’est une idée qui lui a pris ; et qui lui a pris d’une façon assez ridicule, l’été passé, en allant voir coucher le soleil. » Victor Hugo

 

L’obscur désir de Victor Hugo à composer son recueil de poèmes « Les Orientales » sonne aujourd’hui avec beaucoup de modernité, n’est-ce pas ? C’est dans cet esprit de poésie pure qu’il faut aller voir l’exposition qui s’ouvre aux musées des Beaux-Arts de Bruxelles et qui présente quelques 160 œuvres  issues des principales collections d’Europe, des Etats-Unis et du Moyen-Orient.

Ainsi, « La Petite Baigneuse », de Jean-Auguste Dominique Ingres, débarque de Washington (avec ce mouvement doux, souple et sensuel du corps, cette matière de la peinture qui rend si bien une carnation pâle et délicate, la lumière venant de la gauche du tableau éclairant presque froidement l’épaule du modèle, le chiffon rouge sang sur la droite rendu avec une vigueur si moderne.)

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La fascination pour le monde oriental est un leitmotiv dans toute l’histoire de la culture occidentale. Durant le XIXème siècle, l’attrait pour l’Orient y occupe le devant de la scène et l’orientalisme connaît un essor sans précédent. Le contexte est favorable, transformations sociales en Europe, mobilité croissante des biens et des personnes… Cette passion est liée à de nombreuses disciplines artistiques : littérature, musique, théatre, architecture, arts appliqués et photographie suivent clairement la tendance. Il s’agit moins d’un courant au sens propre du terme que d’un phénomène culturel largement ramifié avec une unité thématique.

Pendant une majeure partie du siècle, le voyage en Italie ou en Grèce est une étape fondamentale de la formation des artistes européens, qui se confrontent ainsi aux grands vestiges de l’Antiquité classique. Eugène Delacroix, souhaitait se rendre en Italie. Mais les hasards de la vie l’ont conduit à accompagner une mission diplomatique au Maroc pour le compte du roi Louis-Philippe. L’expérience nord-africaine de Delacroix aura une grande influence sur son œuvre et lui fournira de multiples sujets pour le reste de sa vie Au Salon de 1827, il présente « La Mort de Sardanapale ». Dans la version  de 1844 à voir ici, le trait baroque et les couleurs vives se mêlent dans un grand chambardement très « cinématographique ».

En dépit de leurs motivations diverses, les voyageurs qui visitent l’Orient subissent tous un choc violent. Couleurs, parfums, textures occupent ici une place de premier plan et de très nombreux voyageurs-artistes s’efforcent de transposer ces sensations dans leur art. Les tableaux de genre sont de loin les représentants les plus populaires de l’orientalisme : les sujets sont tirés de la vie quotidienne et le plus souvent, stéréotypés. L’image véhiculée est celle d’une région intacte.

« Le marchand de babouches » de José Villegas y Cordero présente ainsi une charmante boutique en plein air, posée sur un improbable tapis chamarré, occupée par un marchand enturbanné parfaitement typé, un acheteur  barbu et un fumeur de chicha aux reflets mordorés, qui sont là comme sur une scène de théatre, d’où seraient gommés tous défauts. Bref, une vaste mise en scène .

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Au rayon des fantasmes européens sur l’Orient, l’odalisque dénudée a une place de choix. Ainsi « L’esclave blanche » de Jean Lecomte du Nouÿ, qui sert d’image d’annonce de l’exposition, est assise, vaguement enveloppée d’un linge brodé, le profil mutin et le regard d’héroïne de bédé, à côté d’un repas, digne descendant d’une nature morte  hollandaise. On peut s’amuser de la symbolique véhiculée, pourtant la technique du peintre est admirable, rendant les matière et l’éclat de la lumière avec brio.

D’autres artistes, comme Jules Laurens, avec ses dessins d’édifices locaux, ou David Roberts, aquarelliste de temples nubiens, tentent de témoigner des richesses architecturales et historiques qu’ils rencontrent durant leur voyage. Leurs œuvres sont de véritables catalogues de vestiges nonrepertoriés à l’époque.

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Dans la dernière salle, après ce fourmillement romantique, esthétisant, ethnographique… il faut avouer que le regard se repose avec les propositions plus contemporaines de Henri Evenepoel (« Le marché d’oranges »), un très beau dessin de Paul Klee et le grand tableau de Wassily Kandinsky, « Improvisation III » aux aplats fauves et aux couleurs pures clôturant l’exposition. Tout l’Orient(alisme) qu’on vient d’admirer se résume avec Kandinsky dans un geste dont la simplicité est d’une grande beauté.

 

  • De Delacroix à Kandinsky
  • L’Orientalisme en Europe
  • Bruxelles

Paru en octobre 2010 dans L’Echo

 

 

 

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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