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Ailleurs, Lieux d'Art

Musée avec vue

Monaco inaugure un Nouveau Musée National dans deux bâtiments, avec pour objectif plutôt audacieux de former le goût des Monégasques à l’art contemporain. « Nous nous laissons le temps de l’éducation au regard », explique sa directrice, Marie-Claude Beaud.

L’idée d’un immense musée national posé sur la mer, en prolongation du rocher, projeté par le Prince Albert de Monaco depuis plusieurs années, devait donner à la Principauté un lieu d’exposition digne de celle-ci. Le projet ayant été abandonné, pour –entre autres- des raisons écologiques et financières, le musée a pris racine en deux lieux existants, deux villas Belle-époque fraîchement rénovées, la Villa Sauber et la Villa Paloma.

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C’est la princesse Caroline de Hanovre qui invite Marie-Claude Beaud, directrice du Mudam à Luxembourg et commissaire pour ce même pays à la Biennale de Venise en 2001 et 2003, à venir à Monaco, pour y réformer le Prix de l’Art Contemporain. De fil en aiguille, celle-ci est chargée de donner naissance et forme au Nouveau Musée National de Monaco (NMNM). Durant plusieurs mois, l’équipe du NMNM réfléchit, inventorie, questionne… elle sollicite historiens, restaurateurs, designers, éclairagistes… reçoit des artistes et cherche à renouveler le regard sur le patrimoine ainsi que la manière de le transmettre au public. Ce précieux « Training for a Museum » clarifie les orientations de la Villa Sauber et de la Villa Paloma, autour de deux thèmes indissociables de l’héritage culturel, artistique et historique de la Principauté.

La Villa Sauber accueillait une collection poussiéreuse d’automates. Reliftée, et re-scénographiée en septembre 2009, elle est le pôle Art et Spectacle du NMNM et pré

sente plusieurs collections. A voir, près de 150 maquettes issues de l’Atelier des Décors de l’Opéra de Monte-Carlo, produites par le décorateur Alphonse Visconti, entre 1900 et 1939. En carton finement découpé et aquarellé, ce sont les projets définitifs de futurs décors pour l’Opéra, qui servaient de patron pour la réalisation du décor à la taille de la scène. Les réalisateurs pouvaient y étudier leurs effets de lumière et les mouvements de scène. De composition classique, elles déploient un savoir-faire presque désuet, et un charme onirique. Par exemple, la maquette « Mephistophélès, acte IV », datant de 1906, présente plusieurs niveaux de papier découpé représentant une forêt aux arbres fins et au feuillage aérien et se regarde aujourd’hui comme une œuvre en soi, d’une belle poésie.

A l’étage, l’atelier des costumes est ouvert au public et on peut y suivre le travail hallucinant de conservation des costumes et accessoires de l’Opéra datant de 1879 eaux années 1960. Il faut écouter la conservatrice Nathalie Rosticher Gordano expliquer comment les costumes étaient entreposés dans de gros ballots qu’il a fallu déballer minutieusement et analyser.

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Deux fois par an durant 6 mois, un artiste actuel est invité à un travail de relecture des collections. En ouverture, voici Yinka Shonibare, né en 1962, d’origine nigérienne et travaillant à Londres. Au travers des grandes photos « mises en scènes » qui émaillent le parcours du musée, on découvre son regard sur sa double culture, la situation coloniale et la construction des identités. Dans la série de photos grand format « Diary of a Victorian Dandy » , il se met en scène comme le dandy, central, entouré d’autres personnages, tous blancs de peau, dans des rôles de servants ou flatteurs.

La Villa Paloma, située en hauteur dans un quartier moins couru de Monte-Carlo, présente sa façade Belle Epoque, toute blanche, entourée d’un jardin à l’italienne, et surplombant avec majesté la baie et la ville. C’est une des plus belles demeures patriciennes de la Principauté. C’est l’aspect « Art et Territoire » qui est exposé ici. Les quatre niveaux de la villa, distribués par le grand escalier, offrent des volumes dépouillés et propices à la présentation des œuvres, sur plus de 800 m2. L’âme de la villa n’a pas pour autant disparu. Les décors du grand escalier, vitraux, mosaïques, colonnes et corniches ont été conservés. Ce pôle du musée ne possède pas de collection permanente. Deux fois par an un artiste invité y construira une exposition avec sa sélection d’artistes invités.

Pour l’exposition inaugurale, c’est l’artiste allemand Thomas Demand qui tient le rôle de « guest curator ». Le concept de l’exposition se réfère au magazine de René Magritte « La carte d’après nature ». Le temps de 14 numéros, il a combiné poésie, illustrations nouvelles et autres contributions puis envoie ces publications sous forme de simples cartes postales. A voir ici, quatre oeuvres de Magritte, dont « l’Île aux trésors » et ses colombes/feuillages, de très belles photos de Luigi Ghirri, des porcelaines de Chris Garofalo… Plusieurs vidéos, dont « Pie », de Tacita Dean, qui jette un regard dramatique  et graphique sur des arbres aux branches nues sur lesquelles se posent quelques oiseaux. Les artistes présentés oeuvrent tous sur les formes d’une nature apprivoisée, voire réinventée par l’homme : plantes en pot, parcs à thème, paysages réinventés ou regardés comme un décor de théatre, vues impossibles. Thomas Demand présente ainsi une « Constellation », reconstitution plus vraie que nature de la voie lactée et « Rasen », une immense photo d’un coin d’herbe, lui aussi reconstitué, fait de milliers de petits morceaux de papier. Tout va bien dans son monde de papier.

L’ensemble, de très bonne tenue, fait honneur à sa place d’exposition inaugurale. Il reste à convaincre les Monégasques que l’art actuel existe, et qu’il est visible chez eux.

Paru en novembre 2010 dans L’Echo

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

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