you're reading...
Ailleurs

Au creux de l’histoire

Sur un bateau au style début de siècle en bois vernis, en quelques jours de grand raffinement, il est possible de découvrir les plus beaux temples nubiens, dont les deux temples d’Abou Simbel  sauvés il y a cinquante ans de la montée des eaux du Lac Nasser, déplacés et reconstruits plus haut. Une croisière dans l’histoire de la civilisation.

Jour 1 :

Bruxelles-Le Caire : Plongeon dans l’effervescence chaotique d’une ville qui croît à un rythme effréné. Chaleur et poussière, trafic dément. On traverse la ville à la nuit tombée. Il est tard, l’air est chaud, l’arrivée se fait  dans un îlot d’une douceur extrême, une ancienne maison privée datant de 1920 transformée en hôtel de charme, entouré d’une belle végétation dans le quartier Maâdi : la Villa Belle Epoque. La table est dressée, ça commence fort, on mange très très bien. Poissons, légumes frais, bière égyptienne légère et glacée.

Jour 2 :

On se lève tôt. Assouan nous attend à 1h30 d’avion. Il s’agit d’aller se poser sur le S.M. Eugenie, premier des 5 bateaux de croisière qui naviguent sur le lac Nasser. Il nous mènera de temple en temple, jusqu’à Abou Simbel, point d’orgue et final de la croisière.

A Assouan, tour en barque autour d’Elephantine, île séparée par un bras du Nil de la ville, dont le nom vient des rochers qui la bordent, aux formes qui semblent des éléphants. On y trouve gravé ça et là des inscriptions et cartouches datant de l’époque pharaonique. Les toiles des bateaux à voile, l’eau noire et verte, les bâtisses sur l’île, la végétation sur les abords du Nil : Assouan, souvent boudée par les touristes, a définitivement plus de charme que ses deux barrages.

Il fait très chaud cet après-midi, quand on visite les temples de Kalabsha, Kertassi et Beit el-Ouali.
Au centre, le grand temple de Kalabsha est un vaste cube doré construit sous le règne de l’empereur Auguste. Une première occasion de découvrir les commentaires brillants et enjoués de notre guide qui nous suivra durant toute la semaine. En quelques mots, ponctués de « Habibi » retentissants – « Mes chéris », en égyptien –  elle capte notre attention et la liste parfois indigeste des différentes dynasties de pharaons prend intérêt à nos oreilles. Sur la gauche, sous un soleil millénaire, le très gracieux temple de Kertassi dont il reste quelques colonnes dont deux surmontées du visage de la déesse Hathor. La grâce des édifices, posés sur le sable brûlant, laisse pantois.

Jour 3 :

4h du matin, les moteurs du bateau démarrent. Le départ est imperceptible. C’est à l’heure du petit-déjeuner qu’on s’aventure enfin sur le pont supérieur, pour découvrir le paysage désertique qui borde le lac Nasser. Les montagnes rocheuses parfois dorées, parfois grises, s’étendent sous un ciel parfaitement bleu. Sur le bateau, nous sommes une cinquantaine de voyageurs, et 60 membres d’équipage : un univers raffiné, posé au milieu d’un lac pas si vieux que ça, flanqué à droite et à gauche de collines archaïques, desquelles émergeront durant notre voyage quelques temples stupéfiants de beauté.

Quelques heures de navigation tranquille sont nécessaires pour arriver à Ouadi Es-Seboua, construit par Ramsès II en Nubie pour y asseoir son pouvoir, s’y faire représenter religieusement et y exploiter tranquillement les mines d’or. On y accède par une petite grimpette le long d’une dune rocailleuse. L’immense parallélépipède jaune est précédé d’une allée des lions en pierre – en fait des sphinx à tête humaine -, majestueux, et d’une vingtaine de chameaux en chair et en os, beaucoup plus nonchalants. Sur la façade du temple, Ramsès II, né aux alentours de -1302 AJC et qui régna de 29 à 96 ans. En un geste autoritaire et conquérant, il étend son bras vers un dieu portant une double couronne. Pas de doute c’est lui le chef.

Le prochain temple, Dakka, à 15 minutes de marche, est perché sur une colline et dédié à Thot. En y découvrant un tabernacle de pierre au centre de la troisième salle, sombre, à laquelle n’avaient accès que les grands prêtres, on est saisit de l’impression étrange que tout est déjà dit, ici, de l’architecture des églises chrétiennes à venir. En sortant, l’œil se régale de la vue à 360 degrés : le désert jaune, à gauche, et le lac bleu, à droite, bordé d’une étroite zone cultivée d’un vert pâle. Tout en bas, on aperçoit notre fier bateau, son pontin de bois, la succession des terrasses privées, la petite piscine, et, en se concentrant très fort, les larges verres de jus de citron glacé à siroter allongé sur une chaise longue. Il faut chaud, très chaud, et cela fait du bien de tourner le dos à l’histoire, de temps en temps.

Ce soir, le bateau est amarré dans une crique. Musique, quelques lampions, les coussins du pont nous invitent à  s’installer sur le pont supérieur pour se laisser emporter par l’observation de la voûté étoilée. Le ciel est noir, mille étoiles sont là, quelques traînées lactées et des étoiles filantes qu’on s’amuse à repérer. Ca y est, on y est : voici que nous envahit ce sentiment fugace et éternel, que chaque voyageur acharné recherche, comme une drogue douce et bienfaisante, et qui apparaît lors des voyages réussis : une sensation très forte d’être absolument là, présent, au milieu du monde. Une exactitude entre le corps, l’âme, les émotions et la géographie.

Jour 4 :

La croisière se prélasse. Piscine et chaises longues pour les uns, bar et air co pour les autres. On navigue à 15km, le soleil est au zénith, la perfection, c’est : maintenant.

Les visites des temples, uniquement accessibles par bateau, émergeant du désert en exclusivité pour nous, restent le moment central du voyage.  Leur découverte est ponctuée avec passion par notre guide, qui nous appelle dorénavant « Mes lotus » quand elle sent que notre attention dérive. Sur la petite barque à moteur qui nous emmène vers Amada, deux policiers armés. Sans doute pas pour les crocodiles. De l’extérieur, le temple ressemble à un blockhaus. Heureusement, ça s’arrange à l’intérieur… Les bas-reliefs y sont sublimes.

Devant le temple semi-rupestre de Derr, quelques Nubiens vendent des dents de crocodile, dont le prix varie selon la taille : on comprend soudain pourquoi il n’est pas possible de se baigner dans le lac Nasser. A l’intérieur, sur la gauche, une très élégante représentation d’un pharaon, gardant des traces de couleurs, sous un arbre de vie aux mille feuilles. L’après-midi sur le pont, on continue à apprécier le service suave et très souriant, l’heure du thé et ses petits biscuits « faits bateau ».

L’arrivée aux abords d’Abou Simbel, juste avant et après le flot de touristes qui visitent le temple à partir de 7h du matin jusque vers 15h, est spectaculaire. Si j’osais, je verserais une petite larme devant tant de majesté. Quatre colosses représentant Ramsès II sont adossés à la colline. Au-dessus de leur tête, en frise, 22 babouins, symboles de sagesse et d’intelligence – représentent les 22 provinces de la Haute Egypte. Entre leurs pieds de géants, plusieurs plus petites statues figurent les nombreux enfants du pharaon, qui en eut plus de 100. Dans une première salle, le plafond est soutenu par 8 géants de pierre. Les parois intérieures du temple sont couvertes de bas-reliefs magnifiquement conservés. Ici, à droite, une fresque narrative  à faire tourner la tête. Dans les  salles adjacentes, destinées à recueillir les offrandes, sous un plafond bas, les bas-reliefs semblent des bandes dessinées. Au fil du graphisme élégant – mains de profil soutenant un fruit ou une jarre, lion courant, cartouche mystérieux –  le regard se perd ou trouve et retrouve des représentations qu’il faut avoir vu une fois dans sa vie. Emotion.

Jour 5 :

Descente du bateau, montée des marches et dernier regard vers les deux temples d’Abu Simbel. Il est temps d’embarquer par 47 degrés, dans le bus qui nous emmène à l’aéroport. Très impressionnant décollage sur la région désertique, retour vers le Caire.

La barrage d’Assouan: rétro-actes

Le Haut barrage d’Assouan, projeté dès 1952 par le président Nasser et achevé en 1962, a permis  de contrôler la montée des eaux du Nil dans la région, de passer de 1 à 3 récoltes par an et de produire une grande partie de l’électricité dont la population égyptienne a besoin. Le paysage de la région en a été considérablement modifié, ainsi que la structure même du Nil, auparavant constitué de 6 cataractes : des segments du fleuve, faits de rapides, tourbillons et de remous déterminés par les rochers et les îlots qui en obstruaient le cours. La création du lac artificiel Nasser, long de 150 km et large de 20km, a obligé une grande partie de la population nubienne à se déplacer, leurs villages ayant été englouti.

En 1960, l’égyptologue française Christiane Desroches Noblecourt sonne l’alarme : de  nombreux temples, construits le long du Nil, sont menacés d’être engloutis et perdus à tout jamais par la montée des eaux du lac. Avec Sarwat Okasha, le ministre égyptien de la culture, elle lance un appel solennel à la solidarité mondiale, depuis la tribune de l’UNESCO. En pleine guerre froide, cinquante pays vont contribuer à sauver ces monuments qu’on classe au patrimoine de l’humanité, car ils font partie de l’héritage de toutes les nations. On ne sait presque plus aujourd’hui que 14 temples ont été ainsi sauvés, dont les plus médiatiques sont les deux temples d’Abou Simbel, découpés à la main puis démontés et déplacés pierre par pierre sur un plateau plus élevé, contre une colline reconstituée sur une immense arche de béton. Des « grands travaux pharaoniques » de sauvetage, qui ont fait comme un écho à la construction des temples, plusieurs siècles auparavant.

Paru dans L’Echo en 2010

À propos de Muriel de Crayencour

On écrit bien sur ce qu’on aime. J’ai beaucoup visité de musées et d’expositions depuis toujours et ai une formation d’artiste. J’aime aller admirer des œuvres. Chaque œuvre d’un bon artiste ouvre sur notre humanité, notre universalité. Cela me touche à chaque fois. Plus j'en découvre, plus mon appétit pour l’art augmente. C’est comme une gourmandise qui ne finit pas. C’est passionnant de se rendre compte que l’œil s’éduque, comme la voix, l’oreille ou le palais. Plus je vois des choses, plus je comprends l’art. Et plus je vois de l’art, plus je comprends l’humain. Muriel de Crayencour a rédigé des chroniques sur les arts visuels durant 5 ans pour L'Echo (www.lecho.be). Elle est actuellement journaliste culture pour M Belgique.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :